« Les Anarchistes » de Léo Ferré (1969) : une lecture humaine du mouvement

« Il ne voulait pas que cette chanson (Les Anarchistes) devienne un hymne car il était contre les hymnes. Il a milité de façon individuelle et avec des amis, et bien sûr il n’a jamais voté. » (M. Ferré, FranceCulture) nous dit Mathieu Ferré à propos de son père mort il y a bientôt 27 ans. Léo Ferré était « un anarchiste individualiste » (M. Ferré) mais aussi l’un des plus grands chanteurs et poètes français du XXe siècle. Il né à Monaco durant l’année 1916 en pleine Première Guerre mondiale, dans une famille de la petite bourgeoisie. Son destin se marque dans l’éducation stricte de son père Joseph et dans les Frères des Ecoles chrétiennes où il apprend la musique mais où son envie de se libérer de l’autorité grandie, une envie parfaitement comblé par la définition de l’anarchie, mot qu’il découvre alors et qui le suit tout au long de sa vie. Selon la volonté de son père, il suit des études de sciences politiques mais c’est véritablement dans la musique et dans la chanson que le jeune Léo se plait. C’est ainsi que durant l’occupation il travaille pour la Radio Monte-Carlo et se fait remarquer au sein des artistes de l’époque tel que la grande Edith Piaf. Mais les années 50 ne sont pas pour autant la décennie du succès pour Léo Ferré qui essaye mainte et mainte fois de se faire un nom dans le milieu artistique parisien. C’est durant les années 60 que le succès apparaît pour Ferré qui est alors associé à des noms comme Brassens. Ses textes sont profondément politiques parfois polémiques et cela bien avant mai 68. Il ne se borne pas uniquement à la chanson mais travaille aussi sur des bandes dessinés ou plus souvent sur des essais, des réflexions politiques telles qu’une Initiation à l’anarchie publié dans le Monde Libertaire. C’est alors « un pur bloc de marginalité niché au centre de l’attention publique » (A. Perollier, site officiel de Léo Ferré).

Mai 68 l’encourage dans cette volonté contestataire et il publie l’année suivante en 1969, « Les Anarchistes », en hommage à ces hommes « toujours debout » « bras dessus, bras dessous ». Léo Ferré s’inscrit dès lors dans une longue « tradition chansonnière » (Gaetano Manfredonia, « L’anarchisme » dans Histoire des Gauches en France) qui se retrouve déjà dans les textes de Béranger mais dans un esprit profondément libertaire il refuse l’idée d’un hymne. Il chante pour la première fois cette chanson lors du gala annuel de la Fédération anarchiste sur la scène de la Mutualité le 10 mai 1968 alors qu’au même moment a lieu la première nuit des barricades au Quartier latin de Paris, Fédération pour laquelle il se produit annuellement depuis 20 ans. La version studio est enregistré en décembre et représente alors tout à fait Léo Ferré, un poète amoureux des mots et des alexandrins dans le refrain, un musicien qui engage le chef d’orchestre Jean-Michel Defaye et enfin et surtout un contestataire anarchiste, homme de gauche mais surtout homme libre. Revenons rapidement sur la notion d’anarchisme qui soulève certaines questions auxquelles répond entres autres Gaetano Manfredonia. L’anarchisme est un mouvement idéologique et révolutionnaire libertaire qui se positionne contre toute autorité monarchique mais aussi contre la démocratie parlementaire, sujet de divergence avec le socialisme, autrement dit contre toute forme d’étatisme et cette idée survient déjà dans les textes de Proudhon où sa négation de la propriété est rejointe par une négation de l’étatisme. Par ailleurs l’anarchisme refuse le clivage droite-gauche mais peut être cependant étudié dans l’histoire des gauches de par un héritage assumé de la France des Lumières du XVIIIe siècle et de la Grande Révolution de 1789, héritage qui se retrouve au sein de tous les mouvements de gauches. Manfredonia insiste sur le fait que l’anarchisme est un mouvement révolutionnaire, concurrencé par la suite par le révolutionarisme du communisme. Et c’est d’ailleurs sur la rivalité entre Bakounine et Marx au sein de l’AIT que naissent, nous dit Gaetano Manfredonia, les premiers mouvements anarchistes nationaux dans les années 1870 qui ensuite se lient aux syndicats. Comme le souligne Léo Ferré par le premier vers « Y’en a pas un sur cent », l’anarchisme est un mouvement minoritaire et ce n’est pas sans rapport avec les actions violentes terroristes tel que l’attentat d’Auguste Vaillant en 1893 ou insurrectionnelles auxquelles se prêtent ce mouvement qui limite en conséquence la popularité de celui-ci. Nous avons fait une lecture idéologique de ce mouvement, Léo Ferré en fait une lecture populaire, humaine qui est non moins intéressante car il parle des hommes plus que des idées, des « anarchistes » plus que de l’anarchisme. Car c’est avant tout l’action qui prédomine, un activisme qui se retrouve parfaitement lors des révolutions qui secoue l’Europe, on pense particulièrement à la révolution espagnole de 1936 à 1938 qui voit la dictature de Franco s’imposait. Après la guerre dans les années 60, l’anarchisme reste vivace au sein de la jeunesse estudiantine via des organisations comme le LEA (Liaison des Etudiants Anarchistes). Après cette description non exhaustive du mouvement anarchiste, on vient à se demander dans quelle mesure Léo Ferré en se conformant à la tradition chansonnières politiques rend-t-il hommage aux anarchistes en jouant entre autre sur l’imaginaire anarchiste ? Nous verrons ainsi en quoi les anarchistes sont présentés comme des militants prolétaires « fils de rien », déterminés mais peu nombreux et puis qu’ils participent à un combat sanglant et mortel face à la répression dont la mémoire produit des martyrs. Enfin nous parlerons de la franche-camaraderie symbolisé par le « pain de l’amitié » propre à la « propagande éducationniste » selon l’expression de Gaetano Manfredonia.

* Babar est un militant libertaire belge.

Bibliographie 

  • PERROLIER Alaric, biographie sur le site officiel de Léo Ferré, 2017
  • BARTIER Léonard, La chanson hors-pouvoir? Une lecture politique de Léo Ferré, Mémoire de séminaire, Université De Lyon, Institut d’études politiques de Lyon, 2014-2015
  • MANFREDONIA Gaetano, « L’anarchisme » dans Histoire des gauches en France (Vol 1), L’héritage du XIXe siècle sous la direction de BECKER Jean-Jacques et CANDAR Gilles, La Découverte, Paris, 2005
  • GARBIT Philippe, Les nuits de France Culture du 25/08/2016 avec FERRE Mathieu comme invité, émission radio

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s