L’attitude de la Seconde Internationale face aux questions soulevées par l’impérialisme et la montée des tensions sur le continent (3/3)

La question coloniale, l’universalité de l’idée socialiste ou la « barbarie colonisatrice » ?

   La crise révisionniste ainsi que des évènements comme l’Affaire Dreyfus ont poussé les socialistes de la Seconde Internationale à se pencher sur des questions autres que la lutte sociale et surtout à prendre position. C’est le cas de l’épineuse question du colonialisme qui arrive dans les débats au sein des congrès par la multiplication dangereuse des conflits extra-européen comme la crise de Fachoda ou la guerre des Boers qui heurte l’équilibre de la paix. C’est alors durant le congrès de Paris de 1900 que la question est véritablement mise à l’ordre du jour et montre clairement une division, véritablement deux visions sur la colonisation, l’une pour et l’autre contre. Dans le détail, Hyndmann, Bracke et d’autres socialistes condamne la « barbarie colonisatrice », le premier l’ayant bien connu en Indes, dans une perpétuelle « dénonciation de l’impérialisme ». A l’inverse, Berstein, Van Kol et d’autres défendent une colonisation qui pour eux est inévitable et non moins incompatible avec l’idéal socialiste. Les opinions bougent quelques peu après des incidents et des insurrections qui ont éclaté aux yeux du monde comme une rébellion malgache. Au congrès de Stuttgart, ce sont trois avis différents qui émergent. Avec l’idée de l’universalité du socialisme comme garant de la colonisation pour la socialiste allemand David, ensuite l’idée d’apporter le capitalisme dans les « terres sauvages » tout en refusant toute forme de barbarie pour Berstein, Van Kol et enfin Kautsky accuse tout simplement la colonisation qui pour lui n’aide en rien les pays arriérés dans leur développement économique. En outre, Annie Kriegel nous rappelle que la place de cette question dans les congrès reste marginale et uniquement débattue par des spécialistes et en aucun cas par les ténors du socialisme.

La question nationale, l’aube du National-Socialisme ?

   La question nationale, c’est-à-dire le rôle des nations au sein de la démarche de l’Internationale, est une question qui est d’abord passé en second plan malgré l’importance de celle-ci. Karl Marx définie les nations comme un simple élément contribuant à la lutte des classes. Il souhaite dépasser les frontières. En contrepartie, la Révolution française de 1789 apporte le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce manque de clarté de la part de l’Internationale se montre parfaitement lors des débats sur les revendications nationalistes telles que les polonais vis-à-vis du tsarisme russe avec une position de Rosa Luxembourg critiqué par Lénine. La question de l’Alsace Lorraine est aussi source de division. Annie Kriegel nous dit ainsi « la question nationale apparaît en définitive comme ayant été le lieu exact où s’est négocié l’échec de l’Internationale. ». Elle nous dit également à propos de la question nationale pour faire la transition vers la question de la paix : « la déchirante contradiction entre une conception du monde qui repose sur la négation des frontières et une histoire où les frontières engagent toujours plus dramatiquement le destin des peuples et des individus. ». Les tensions en Europe et dans le monde colonial se multiplient ce qui laisse penser à une guerre proche et auquel l’Internationale doit trouver une réponse.

La question de la guerre : « l’unique et le vrai parti de la paix » (Congres de Paris de 1889) avant la faillite de la Seconde Internationale (Lénine) en 1914

   « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ». Cette citation de Jaurès n’est pas sans rappeler les premières positions de l’Internationale socialiste établies lors de sa création. La Seconde Internationale est « l’unique et le vrai parti de la paix » (Congrès de Paris de 1889) dans le sens où elle lutte contre les antagonismes nationaux né de l’esprit de compétition économique et commerciale au sein d’un marché mené par les grandes puissances. Ainsi le socialisme impose aux classes bourgeoises dirigeantes le dilemme suivant : recourir aux idées socialistes en réformant ou risquer d’entrer dans un conflit mondial car oui ce conflit est déjà dans les hypothèses de Bebel notamment. Annie Kriegel nous parle d’une approche « curative » des socialistes visant à transformer la guerre en révolution prolétarienne par le mythe qui dit que la majorité des futurs soldats serait socialistes. La question de quoi faire en cas de guerre est aussi évidemment essentielle. Certains y apportent la réponse d’un grève générale pour perturber la mobilisation des troupes quand d’autres réfutent cette idée en parlant de catastrophe pour l’Europe occidentale. Tout cela reste des mots qui ne font qu’une faible impression lorsque les évènements arrivent.

 « Ils se sont rangés du côté de leur état-major général, de leur gouvernement, de leur bourgeoisie, contre le prolétariat ». Lénine est sévère dans son ouvrage sur La faillite de la Seconde Internationale. Il est vrai qu’au profit de l’union sacrée, et en contradiction totale avec l’universalité du socialisme, les partis politiques socialistes des pays européens ont fini en août 1914 sous la pression des évènements dramatiques par se ranger aux côtés des troupes dans la défense des nations. Certains historiens y ont vu la rigidité bureaucratique des partis dont la SPD comme une cause à ce retournement dans la perte du caractère révolutionnaire. « L’éclatante démonstration de l’unité du mouvement socialiste contre la guerre, l’harmonieuse manifestation de l’Internationale » que prônait Jaurès paraissent inexistantes à l’aube de la Première Guerre mondiale. Une explication reste évidente, celle d’un nationalisme ayant « contaminés » (M. Dreyfus) le socialisme. On est tout juste dans les prémisses du National-Socialisme qui se montrera terriblement durant l’entre-deux-guerres et de fait durant la Seconde Guerre mondiale. Annie Kriegel conclue ainsi « la IIe Internationale, « faite pour les temps de paix », s’efface sans avoir empêché le ralliement en bloc des socialistes de chaque camp aux gouvernements d’union nationale. ». C’est la fin de quinze années d’existence pour la Seconde Internationale.

Conclusion 

La Seconde Internationale a eu l’ambition peut-être trop grande de réunir tous les socialismes européens et mondiaux qui rentrent dans des cadres nationaux précis avec des situations politiques, sociales et économiques précises. Cette diversité des situations s’ajoutent à une diversité des opinions vis-à-vis de la théorie et de la pratique comme le montrent l’anarchisme et le syndicalisme. L’Internationale s’est alors constituée en respectant l’autonomie des partis avec cependant une institutionnalisation progressive à partir du congrès de Londres. Les dissensions au sein de l’organisation s’exacerbent à partir des écrits révisionnistes d’Edouard Berstein et se montrent parfaitement lors du début du XXe siècle sur les grandes questions que posent les impérialismes à savoir la colonisation, la question nationale et plus spécifiquement la montée du nationalisme et ainsi en dernier lieu la question de la guerre. Les mots d’Engels dans les années 1880 ont alors une résonnance toute particulière quand il parle « d’organisations internationales […] aussi impossibles qu’inutiles ». La Seconde Internationale a été loin d’être inutile cependant pour la diffusion du socialisme dans le monde qui pose en quelques sortes les bases des prochaines organisations Internationales. La création des partis socialistes en Europe et la Seconde Internationale sont deux faces d’une même pièce, il y a réciprocité entre ces deux phénomènes. Cette révolution à l’époque d’Engels tant attendu et qui pourrait changer la donne au sein de la lutte socialiste arrive peut être en 1917 dans le pays des Tsars. En tout état de cause, la Première Guerre Mondiale et la Révolution Russe changent la face du socialisme en 1919 avec la IIIe Internationale ou Internationale communiste.

Bibliographie

► Michel DREYFUS, L’Europe des socialistes, Editions Complexe, 1991

► Annie KRIEGEL, III, chap. 1, Histoire générale du socialisme /2 de 1875 à 1918 dirigée par Jacques DROZ, PUF, 1974

Madeleine REBÉRIOUX, « SOCIALISME – Les Internationales », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 février 2020. URL: http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/socialisme-les-internationales/Annie KRIEGEL, « COMMUNISMEHistoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 4 février 2020. URL: http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/communisme-histoire/

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