Une lutte contre le capitalisme de « l’ère des empires » qui se cherche et une action qui hésite entre révolutionnarisme et réformisme (2/3)

Les premières tendances des années 1890 et les conditions d’admission à l’Internationale socialiste : la question de l’anarchisme et du syndicalisme

  Dès les débuts de l’Internationale, l’anarchisme pose d’emblée un problème. Et ce pour la raison suivante, c’est qu’il est contraire aux idées marxistes alors prédominantes. Les débat qui ont lieu lors du congrès de Bruxelles jusqu’au congrès de Londres remontent aux prémisses, à la lutte idéologique entre Marx et Bakounine sur la question de l’action politique. Les anarchistes ne croient tout simplement pas en la politique qu’ils voient comme une source de division pour la classe ouvrière et ainsi prône une unique lutte économique via les syndicats. En cela le congrès de Zurich tenu en août 1893 est clair : « l’action politique est nécessaire tant au point de vue de l’agitation et de l’affirmation intégrales des principes socialistes, qu’au point de vue des réformes d’intérêt immédiat. ». La césure est donc nette et les anarchistes sont définitivement exclus de la Seconde Internationale après des débats tumultueux à Londres en 1896.

   Ce n’est pas aussi simple pour le syndicalisme qui divise au sein de l’Internationale entre les Allemands et les Français. Pour les premiers le syndicalisme est « l’école primaire du socialisme » et doit ainsi faire partie intégrante du projet internationaliste tandis que les seconds à l’image de Vaillant refusent de voir des congrès politique et syndical. Même si dans les textes, les Allemands sont vainqueurs de ce débat avec l’Amendement Bebel du congrès de Zurich qui autorise toute organisation syndicale professionnelle ouvrière au sein de l’Internationale, dans les faits, les syndicats proches des mouvements anarchistes se désintéressent de l’Internationale ouvrière en formant leur propre organisation en 1902, le Secrétariat international des Organisations syndicales.

   Durant les premières années de l’Internationale ouvrière, l’idée qui prévaut au sein des socialistes marxistes mais aussi au sein des anarchistes est celle d’une révolution proche, inéluctable en raison « des lois naturelles de la société révélées par le marxisme, le capitalisme court inévitablement à sa perte et à son effondrement. » (M. Dreyfus). Cette théorie « catastrophiste » est remise en cause après la mort d’Engels en 1895 par le révisionnisme de Berstein.

Le révisionnisme d’Edouard Berstein à l’assaut des thèses de Karl Marx dans une tendance réformiste

   « Nous faisons donc partie d’un parti puissant, répandu sur toutes la terre, parti qui va de l’avant et sait ce qu’il veut » s’exclame avec enthousiasme Bebel en 1907 à Stuttgart. Les derniers mots de cette citation nous interpellent quand on connait la grande crise révisionniste qui bouleverse le monde socialiste à l’orée du XXe siècle. Annie Kriegel rapproche d’ailleurs la crise du révisionnisme avec la crise du modernisme qui touche le catholicisme à la même époque. Sous la plume d’Edouard Berstein, les idées marxistes alors toutes puissantes dans l’Internationale sont rediscutées. Les prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie est publié en 1899 et provoque une secousse au sein des cercles socialistes. Le grand fait d’arme de se livre est de réduire à néant l’idée de « révolutionnarisme » essentielle à l’orthodoxie marxiste. Berstein voit dans la lutte socialiste une continuation du libéralisme pour gagner la démocratie. Il enlève toute idée de domination politique future de la classe ouvrière qui est selon lui pas assez développée pour assumer la gestion du monde. Il faut donc en passé par une association avec les classes bourgeoises libérales. C’est ce qui est résumé dans la saisissante phrase « La dictature de classe relève d’un niveau inférieur de civilisation. », une attaque directe aux écrits de Karl Marx sur la dictature prolétarienne. L’alliance avec les classes bourgeoises tend logiquement à l’idée d’un réformisme selon lequel le capitalisme n’aggrave pas les luttes de classes mais au contraire permet progressivement à la classe prolétaire de s’enrichir relativement et participer ainsi de plus en plus à la vie politique dans une volonté donc de réforme. Il faut ainsi se débarrasser de « la phraséologie révolutionnaire » (Annie Kriegel) pour tendre vers un « parti de réforme socialiste et démocrates ». On ne s’étonne pas alors d’apprendre qu’Edouard Berstein à fréquenter le socialisme et le syndicalisme anglais durant la réflexion de sa pensée. Ce révisionnisme a soulevé beaucoup de débats au sein du monde socialiste européen.

La crise révisionniste à la suite des écrits de Berstein : Rosa Luxembourg, Kautsky, le « marxisme légal » de Strouvé et Tougan-Baranovski

   Les réactions sont fortes d’abord au sein du SPD allemand où Rosa Luxembourg notamment rejettent en bloc les thèses de Berstein. Karl Kautsky surnommé « le pape du marxisme » est beaucoup plus nuancé que sa collègue même si il est à l’initiative d’une remise en cause des paroles de Berstein lors du congrès de Paris en 1900 avec ce que l’on appelle la « motion-caoutchouc ». Si en apparence les écrits de Berstein sont remis en cause, ces derniers se diffusent lentement dans le « parti profond » (M. Dreyfus) où ils gagnent un nombre important d’adhérents.

   Comme on l’a dit des penseurs comme Georges Sorel refusent les thèses de Berstein mais réactualisent dans la foulée le marxisme, nommé alors « marxisme légal ». Né en Russie sous la houlette de Piotr Strouvé et Tougan-Baranovski, le « marxisme légal » garde l’idée du développement inéluctable du capitalisme mais rejette toute révolution ou dictature prolétarienne d’où le caractère légale de leur pensée. Ces penseurs s’inscrivent alors dans un certain révisionnisme différent de celui de Berstein.

   Entrant dans la logique des thèses de Berstein apparaissent en France le « ministérialisme » qui consiste tout simplement à trouver un socialiste au gouvernement. C’est le cas d’Alexandre Millerand qui entre dans le gouvernement Waldeck-Rousseau en 1899 en plein dans l’Affaire Dreyfus qui permet une ouverture de l’appareil de l’Etat à quelques socialistes qui par ailleurs sont vu comme des traitres de la doctrine de Marx par des penseurs comme Georges Sorel.

   La crise révisionniste amène l’idée que l’Internationale doit se pencher sur des questions plus politiques tel que la colonisation, la question nationale et enfin la question de la guerre si présente à partir du début des années 1910.

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