La Seconde Internationale, une union des partis socialistes européens face aux capitalismes toujours plus agressif à « l’ère des empires » (1/3)

Les premiers socialismes dits « utopique » s’attachaient à théoriser de nouvelles sociétés dans un cadre essentiellement national et sans véritablement de bases d’actions. Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir naître dans l’idéologie marxiste et plus généralement chez les révolutionnaires immigrés, l’idée de s’unir autour d’une même lutte anticapitaliste dans une sorte de « parti mondial du travail » prônant l’universalité du combat des prolétaires face aux classes dirigeantes. La Ligue des Communistes suivaient déjà la voie mais c’est bien au sein de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs) dénommée plus tard 1ère Internationale que l’on passe en 1864 de la théorie à la pratique. Malgré les nombreuses tendances (marxisme, anarchisme, socialisme, Trade Unionisme, républicanisme, etc…), l’AIT perdure sous la main ferme de Marx jusqu’en 1872. Ce n’est ni un échec, ni une réussite mais ça a sans aucun doute contribuait à faire répandre au sein des classes ouvrières l’idée internationaliste. L’historienne française Annie Kriegel nous dit ainsi que « l’Internationale serait l’Etat-Major de l’armée prolétarienne parce que l’internationalisme resterait le principe de mobilisation conduisant à la conquête du pouvoir et à l’avènement d’une société collectiviste ».  Et c’est sur cette idée que l’Internationale socialiste ou Internationale ouvrière, appelée rétrospectivement Seconde Internationale va naître en 1889 au moment où fleurissent partout en Europe les premiers partis politiques socialistes. Le visage du continent a alors beaucoup changé depuis la création de l’AIT en 1864. Les problématiques ne sont plus tout à fait les mêmes. Et à la question du capitalisme et de l’industrialisation s’ajoute la question des nationalités en plein dans « l’ère des empires » selon l’expression d’Éric Hobsbawm, grand historien anglais. En effet, le monde de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, est dominé par des impérialismes coloniaux, maritimes, territoriaux, continentaux à l’image du Royaume Uni, de l’Allemagne, de la France et de la Russie. La lutte pour les droits des travailleurs semblent alors compliquée d’autant plus que les tensions internationales sont exacerbées et que la Grande Guerre approche reléguant la question sociale au second plan au profit de la question nationale. Par ailleurs une véritable « société industrielle » (Annie Kriegel) se met en place avec un nombre croissant de travailleurs, de plus grandes entreprises et l’apparition de nouvelles catégories professionnelles telles que les travailleurs de chemin de fer. Nous allons donc ici étudier la II Internationale de 1889 à 1914 qui entre dans le cadre d’une histoire internationale du socialisme dont l’un des grands historiens est le français Georges Haupt. Ce dernier a notamment écrit sur le BSI crée en 1900 et dont on verra la définition plus tardivement. Le contexte dans lequel né cette Seconde Internationale nous amène à nous interroger sur l’évolution de celle-ci face aux nombreux évènements qui émaillent les années 1890 et 1900 tel que la colonisation, les guerres balkaniques. Comment la Deuxième Internationale, de 1889 à 1914, s’organise, se positionne et évolue dans un contexte « d’ère des empires » favorables à un capitalisme toujours plus fort, une colonisation et une montée des nationalismes et provoquant des tensions diplomatiques toujours plus nombreuses jusqu’à l’aube de la Première Guerre mondiale ? Dans un premier temps nous verrons la création et l’organisation de la Seconde Internationale dans une géographie européenne des partis socialistes. Ensuite nous expliquerons les nombreux débats concernant la marche à suivre avec la question de l’anarchisme et du syndicalisme et puis évidemment la crise révisionniste qui bouleverse grandement la pensée socialiste à l’orée du XXe siècle. Enfin nous parlerons des grandes questions que pose l’impérialisme en cet « ère des empires » à savoir la question coloniale, la question nationale et pour terminer la question de la guerre qui sera synonyme de chute pour la Seconde Internationale.

La période « constitutive » (Jean Longuet) : la naissance de la Seconde Internationale et le système des congres, entre débats, divisions et compromis

    La répression qui suit la fin de la Commune de Paris provoque l’effondrement de l’AIT. Cependant le mouvement ouvrier tend à se développer au sein des classes laborieuses avec de grandes figures telles que Bakounine, Karl Marx qui meurt en 1883, Fréderic Engels, Karl Kautsky en Allemagne qui véhiculent différentes idéologies. Michel Dreyfus souligne d’ailleurs dans son Europe des Socialistes, « ce qui frappe surtout en se tournant des années 1880, c’est la variété intellectuelle et politique du mouvement ouvrier européen partagé entre de nombreux courants ». Ici il fait référence au marxisme évidemment mais aussi à l’anarchisme, aux Fabien anglais qui prônent un réformisme inspiré du socialisme utopique de Robert Owen, aux Trade Unionistes aussi, aux « possibilistes » en France avec Paul Brousse, aux « socialistes de la chair » en Allemagne. Cette diversité des opinions à l’échelle de l’Europe s’explique facilement par des situations différentes selon les pays. Entre une France unifié depuis le Moyen Age et une Allemagne unie politiquement à la suite des stratégies de Bismarck seulement quelques années plus tôt, les problématiques ne sont pas les même. La tradition réformiste anglaise est également à l’opposé de l’esprit révolutionnaire français. Comment peut-on alors unir ces divers mouvements dans une même organisation européenne et plus généralement internationale ?

   Il n’y a pas véritablement de réponse à cette question puisque tous les mouvements ne vont pas prendre part à la Seconde Internationale. En effet après de multiples tentatives sous forme de congrès pour recréer l’AIT à travers ce que Engels qualifie de « nostalgie de l’Internationale », c’est finalement à Paris, ville de la Révolution, qu’à lieu entre le 14 et le 20 juillet 1889, centenaire de la prise de la Bastille, deux congrès, l’un marxiste et réunissant 23 nationalités, l’autre « possibiliste » et syndicaliste. C’est sans surprise le premier, le congrès de la salle Pétrelle, qui va être véritablement le berceau de la Seconde Internationale. Les premières « bases programmatiques » (M. Dreyfus) sont votées à savoir l’abolition des armées permanentes, une législation internationale sur le travail, la journée de huit heures, le 1er Mai comme journée de la lutte ouvrière.

   L’organisation vit alors durant les premières années sous la forme de congrès au nombre limité de un tous les trois ans, dans les grandes villes d’Europe comme Londres, Paris, ou Bruxelles qui accueillent le IIe congrès en 1891. A chaque congrès, on décide du congrès suivant, du lieu et de la date. Il est difficile de dépasser ce cadre du congrès dès lors que les partis socialistes européens récemment constitués tendent vers une volonté d’autonomie. C’est ce que note Camille Huysmans dans « la substitution du principe fédératif au principe de centralisation à outrance ». Lors du congrès de Londres, on peut noter une évolution vers ce que le socialiste français Jean Longuet appelle « la période organique » qui remplace la « période constitutive ».

La période « organique » (J. Longuet) : mise en place des comités et des organismes de l’Internationale ouvrière

   Le congrès de Paris de 1900 accélèrent l’institutionnalisation de l’Internationale ouvrière par la mise en place tout d’abord du BSI (Bureau Socialiste Internationale), un comité dont l’objectif est d’arriver à une « coordination entre les congrès » (M. Dreyfus). Pour cela chaque pays envoie deux délégués lors de réunion plénière annuelle avec à la tête du comité un secrétaire en la personne du hollandais Camille Huysmans à partir de 1905. Tout comme le BSI, la Commission Socialiste Interparlementaire créée en 1904 met en contact les « ténors du socialisme européen » (M. Dreyfus) dans le but de « faciliter une action commune sur les grandes questions politiques internationales ». C’est toujours le même besoin d’union, de ligne directrice au niveau européen et même mondiale avec la présence des Etats Unis qui oblige les organisateurs à développer de nouvelles formes d’organismes.

   On a ainsi la création de la Fédération internationale de la Jeunesse socialiste en 1907 (1ère conférence à Stuttgart) qui nous rappelle à quel point la jeunesse a toujours été très présente dans la lutte socialiste depuis les Trois Glorieuses de 1830. Il y a aussi des réunions de journalistes socialistes entre 1906 et 1910. Sous l’égide de Clara Zetkin, socialiste allemande, se tient un Bureau internationale d’informations des femmes socialistes. Il y a donc une volonté de la part des membres de l’Internationale socialiste de peser politiquement non seulement en créant des institutions mais aussi et surtout en s’appuyant sur les masses prolétaires toujours plus nombreuses dans un référentiel mondiale dans la théorie, plutôt européen dans la pratique. Même si en apparence ces institutions semblent importantes, elles ne remplacent aucunement les partis dans leur rôle de diffusion de la pensée socialiste.

Avant tout, un ensemble de partis politiques : une géographie européenne avec des pôles importants au sein des grands empires (Allemagne, Russie, Angleterre, France, etc…) et une diffusion du socialisme à l’échelle du monde

   En cette fin de XIXe siècle, apparaît ce qui va s’imposer comme « la forme classique de l’action politique » (Annie Kriegel), le parti politique autonome. Les premiers partis socialistes fleurissent d’abord en Allemagne puis s’étendent au reste de l’Europe et dans une moindre mesure du monde.

   L’Allemagne fait figure de nation leadeur dans l’Internationale socialiste en partie parce que c’est le pays de Karl Marx et de Fréderic Engels pères de l’orthodoxie marxiste mais surtout parce qu’il y a la présence du SPD (Parti social-démocrate allemand) crée en 1875, véritable modèle pour les partis socialistes européens. L’Allemagne est par ailleurs la première puissance d’Europe continentale, et le poids du parti dans l’Internationale n’est pas sans rapport avec la puissance politique du pays d’où vient le parti. Il y a une corrélation logique qui façonne la physionomie de l’Internationale avec la domination des partis politiques venant des grandes puissances européennes. Le SPD fait donc figure de modèle par son exemplarité. Il entre dans le cadre d’une Allemagne en plein essor du capitalisme qui se traduit par une augmentation de 40% en 13 ans de la masse ouvrière, une masse ouvrière qui est accompagné par des associations, des coopératives ouvrières, des maisons de syndicats qui comme le souligne Michel Dreyfus forme une véritable « contre-société ». C’est aussi ce que note Annie Kriegel à propos de l’influence du socialisme sur l’individu, « un socialiste allemand – ouvrier, femme, jeune, vieillard, retraité, malade, chômeur, intellectuel – vivait sa vie, se nourrissait, se logeait, s’habillait, lisait, chantait, faisait du sport, allait au théâtre, jouait aux quilles, sans jamais quitter l’horizon socialiste. ». Enfin, le SPD gagne de manière continue des places aux parlements de façon à « pénétrer au centre même du pouvoir dans l’appareil d’Etat » (Annie Kriegel).

   L’Angleterre présente un modèle bien différent dans une vieille tradition réformiste. Et si des mouvements comme les Fabiens se réclament du socialisme, ils sont très éloignés des idées marxistes prônant une révolution ou un changement radical. Les socialistes anglais penchent plus vers « une temporalisation, un compromis, des réformes à long terme » (M. Dreyfus). C’est le cas de l’Independent Labour Party crée en 1893 qui a la particularité de se détacher des syndicats, et des masses populaires, s’éloignant donc du socialisme.

   La France connait une situation particulière du fait de la Communes de Paris en 1871 et de la répression qui s’en suit. C’est seulement dans les années 1880 avec le retour des communards que le socialisme se diffuse avec la création de Fédération comme celle de Jules Guesde dans l’héritage de Marx, mais aussi celle des « possibilistes » dans l’héritage de Paul Brousse.  Le « guesdisme » se diffuse aussi par le Parti ouvrier français crée en 1881 dans une ligne bien différente du Parti Révolutionnaire français crée en 1898. Le socialisme français est divisé en ce début de XXème siècle et Jean Jaurès va devenir la grande figure unificatrice, père de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) en 1905 dont le nom est quelques peu significatif. Le syndicalisme reste cependant autonome avec la Charte d’Amiens de 1906.

   La Russie va aussi être marquée dans une moindre mesure par le capitalisme au niveau de villes industrielles. Il y a dès lors la diffusion d’une pensée socialiste assez divisée avec des grandes figures comme Lénine. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) crée en 1898 au congrès de Minsk se divisent en 1903 entre les bolcheviks et les mencheviks avec une vision totalement opposé sur le choix entre une révolution aux principes démocratiques ou une transition dictatoriale du prolétariat selon la pensée marxiste.

   Pour les péninsules italiennes et ibériques, cette division se retrouve. En Italie, Mazzini (non socialiste) voit dans les classes ouvrières une force servant au Risorgimento (unité italienne). Il y a la création de la Fédération italienne de l’Association internationale des travailleurs en 1872 qui débouche par une crise sur le Parti socialiste italien en 1892 avec Labriola comme théoricien. En Espagne, les nombreux problèmes socio-économiques forgent une idée socialiste qui s’anime dans le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) dirigé par Pablo Iglesias.

En Suède, le Parti socialiste suédois dans une coopération avec les syndicats tend vers un réformisme et non une idée révolutionnaire. Pour le Danemark, pays encore très rural, le socialisme est faiblement présent sur la scène politique et reste très réformiste. En Norvège, les idées de Martin Tranmael se diffusent avec un accent mis sur l’antimilitarisme et les grèves. La Finlande quant à elle a à traiter la question nationale de l’indépendance vis-à-vis de la Russie.

   Les Pays Bas présentent un visage des plus radicales avec l’anarchisme très présent autour de figure comme Diomela Niewenhuis. On retrouve cette radicalité dans l’aile gauche du Parti social-démocrate hollandais et plus tard dans les discours de Rosa Luxembourg. La Belgique est un pays très important dans l’Internationale ouvrière en témoigne la présence de belge au sein des directions des comités comme Camille Huysmans. Les socialistes belges tendent de plus en plus vers un réformisme qui se montre parfaitement dans le POB, un ensemble de coopératives ouvrières et de syndicats

   Dans le reste du monde, le socialisme peut se retrouver exporter par les européens dans des régions lointaines comme l’Amérique latine, en Argentine notamment, mais aussi aux Etats Unis, en Asie comme au Japon. L’Afrique peut aussi être visée par une expansion du socialisme par le biais de la question coloniale.

   Cette diversité des situations dans les différents pays européens explique une diversité des opinions au sein même de la Seconde Internationale sur les moyens d’action notamment.

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