Les révoltes populaires en Angleterre et en Espagne au XVIIe siècle (3/3) : Un pouvoir éloigné laissant place à des interprétations et des spécificités locales

La révolte, porteuse de la notion « d’économie morale » de la foule développée par E.P. Thompson

   L’une des erreurs que nous pourrions faire en étudiant les révoltes populaires du XVIIe siècle, ce serait d’y voir les prémisses d’un esprit révolutionnaire comme on le verra en France au XVIIIe siècle avec une vraie volonté de changer l’ordre social. Cette question a été importante dans les débats historiographiques mais dans la majorité des cas, au XVIIe siècle, les révoltes ne sont que la volonté de garder un ordre social, des coutumes qui sont attaquées par des hausses de prix notamment. Il n’y a donc pas de volonté de « renverser un ordre inique » (C. Hermann, S. Jetot, C. Le Mao). L’Angleterre est en cela un exemple parfait. Nous retrouvons dans les campagnes anglaises la notion « d’économie morale » de la foule, notion développée par l’historien marxiste Edward Palmer Thompson qui l’explique comme « une vision traditionnelle des normes et des obligations sociales ». En l’occurrence ici les paysans se soulèvent parfois contre des pratiques qu’ils jugent abusives, immorales telles que la spéculation sur le prix des grains notamment avec des marchands qui cachent les céréales pour permettre une inflation, mais aussi l’exportation en trop grande quantité des grains hors du village pour avoir de meilleur prix en ville. Les paysans se font souvent justice eux même pour rétablir un prix « raisonnable », un « juste prix », notion importante de « l’économie morale » qui va à contre-courant de l’idée de liberté des cours. Cette notion de « juste prix » se rapproche de la notion de coutume que Charles Davenant, économiste anglais du XVIIe siècle, décrit comme « une loi non écrite par laquelle le peuple s’impose jusque sur le monarque ». Les révoltes populaires relevant de cette notion « d’économie morale » sont donc frumentaires. On en relève une quarantaine entre 1585 et 1660 en Angleterre, essentiellement dans des régions céréalières, exportatrices vers Londres comme le Sussex et le Suffolk. Les paysans usent du vol des grains contre les marchands « profiteurs » pour les revendre ensuite aux marchés à un « juste prix ». C’est le cas par exemple en 1693 à Northampton, où 300 personnes volent du blé pour le revendre à bon prix. Les autorités qu’elles soient locales ou monarchiques, dès lors qu’elles sont convaincu par le bienfondé de la démarche contestataire encouragent les révoltés dans leur lutte en fermant notamment les exportations pour un certain temps, en suspendant les lois. C’est une « négociation entre les paysans, les marchands et les autorités ».

Le Bandolerismo (banditisme) en Espagne et le phénomène des Clubmen en Angleterre ; Des exemples types

    La contestation sociale ne s’exprime pas toujours par un vaste soulèvement populaire et prends parfois des chemins détournés. Dans les sociétés espagnole et anglaise du XVIIème siècle la violence des rapports sociaux engendre de nombreuses spécificités locales. Il est ici intéressant de se tourner vers deux phénomènes distincts, le banditisme espagnol et les Clubmen anglais exemples typiques des particularismes  géographiques  pouvant tout deux être interprété comme des formes de révoltes.

    En Espagne le bandolerismo (banditisme) peut être interprété comme une caisse de résonnance à la révolte populaire. C’est un phénomène hétérogène et en relative excentricité des communautés d’habitants même s’il est parfois constaté en milieu urbain. Il est présent sur l’ensemble du territoire péninsulaire espagnol et est pour les historiens de la période à mettre en corrélation avec l’injustice sociale. Effectivement au XVIIème siècle l’impact de la fiscalité, les mauvaises récoltes et la contraction de l’offre de travail favorisent le banditisme. Ce dernier peut s’exprimer de deux façons, d’un côté par un banditisme cruel dont la violence faisait régner une certaine terreur et de l’autre par un brigandage que l’on pourrait qualifier de social. Cette dernière idée mérite une réflexion accrue puisque ce brigandage paysan se voit accorder un massif soutien populaire. Etant donné son origine, il jouit d’un réseau social établi qui lui-même bénéficie en partie des fruits de cette activité. Ce banditisme rural peut témoigner d’une forme d’insurrection.

    Quant au phénomène des Clubmen, il faut se pencher sur la guerre civile anglaise  pour y trouver son origine. En effet, les Clubmen sont des groupes d’hommes qui prennent les armes, en l’occurrence des gourdins (club) d’où leurs noms, pour protéger leurs villages et leurs localités des intrusions royalistes comme parlementaire pendant la guerre civile. Ce qu’ils craignent par-dessus tout et qui a créé ces rassemblements spontanées d’hommes sont les excès et dérives des armées des deux camps qui mettent à mal plusieurs comtés notamment dans le sud et l’ouest de l’Angleterre avec des prélèvements sur les récoltes, de nouvelles taxes et des pillages incessants. Ces éléments de protestations nous pouvons les retrouver dans la déclaration de Woodbury Hill en 1645 rédigé par Charles Nott, un pasteur représentant des Clubmen du Worcestershire à destination des belligérants où celui-ci s’insurge contre la « ruine totale provoquée par les outrages et la violence du soldat ; menaçant de brûler nos maisons ; essayant de ravir nos femmes et nos filles et menaçant nos personnes ». Ce mouvement protestataire considéré comme un parti tiers pendant cette guerre civile à progressivement pris de l’ampleur et fut pris en compte par les deux camps au point de devenir un sujet de préoccupation. En opposition à la guerre ils aspirent à une paix qui doit être bénéfique pour les communautés locales. Pour cela, les Clubmen dont les membres sont des  yeomens , des prêtres, des paysans ou des hommes issues  de la noblesse moyenne sont prêt à prendre les armes comme le stipule leur devise « Si vous proposez de piller ou de voler notre bétail, soyez assurés que nous vous proposerons de vous battre ».

Ces deux exemples types témoignent chacun à leur manière d’un degré de révolte sociale face aux autorités administratives en place.

Une répression par l’appareil d’Etat parfois faible face à une révolte régionale grandissante

   L’analyse de ces révoltes et soulèvements met en lumière quelques traits caractéristiques des sociétés du XVIIème siècle et de leur encadrement politique. Dans la mesure où les insurrections se font de plus en plus présentes et cela notamment au milieu du siècle,  on peut se demander comment se caractérise la réponse des autorités tout en veillant à expliquer de prime abord l’amplitude que prennent ces différentes contestations populaires du fait de la faiblesse de l’Etat. Que ce soit dans la société anglaise ou espagnole la localisation des révoltes « reflète le degré d’inachèvement territorial des états et la part considérable des particularismes locaux ou régionaux » comme l’explique l’historien John Broad dans l’ouvrage Les sociétés au XVIIe siècle. Effectivement il transparait que la faible présence voir l’absence de structure étatique favorise l’émergence des soulèvements et l’embrasement de ceux-ci à la région toute entière. Non seulement les moyens locaux de prise de décision sont insuffisants mais s’ajoute à cela que les interlocuteurs privilégiés entre la monarchie et les masses populaires que sont les Etats provinciaux, les Comtés ou les municipalités quand elles sont présentes sont bien souvent partis prenants de la révolte en cours. On peut citer comme exemple la révolte catalane en 1640 ou plus encore la prise de position des municipalités pendant la guerre civile anglaise.  Cette absence d’intermédiaire place l’insurrection comme le seul moyen légitime de négociations face à l’appareil d’Etat. Cela peut profiter aux insurgés qui grâce à la cohésion des communautés locales peuvent obtenir des succès dans un premier temps. Ce recours à la force est souvent perçu comme légitime dont l’intention primaire est de conserver des acquis préalables et rarement comme une remise en cause de l’ordre social comme expliqué plus avant dans notre première sous-partie. Les révoltes n’ont pas toujours été des échecs puisque que l’on peut citer des levées d’impôts annulées, des édits remis voir des taxes réduites mais l’historiographie à tendance à insister sur une répression militaire féroce. Et cela nullement sans raison puisque la monarchie anglaise comme espagnole ne peut admettre le désordre au risque de paraitre affaiblie. La répression a alors lieu mais souvent tardive elle laisse une impression de passivité et de faiblesse. Elle se caractérise par un envoi massif de troupe et une grande diversité de sanctions pouvant être une amende, le  bannissement,  la condamnation aux galères ou l’exécution. Les pouvoirs intermédiaires mis en cause ne sont pas non plus épargnés et voit la suppression de leurs privilèges.

Conclusion générale

   Partant d’une définition simple d’une révolte populaire, au travers de cet exposé nous nous sommes aperçus de la grande complexité et pluralité de ce phénomène. En somme, pour ce qui est des causes, l’Espagne et l’Angleterre présentent deux visages différents même si on retrouve les grandes catastrophes du siècle comme déclencheurs principaux à savoir la faim, la peste et la guerre. Derrière tout cela se cache évidemment une diversité plus grande avec des cas précis comme la peur de la « castillanisation » en Espagne ou le phénomène des enclosures en Angleterre. Posé cela, nous avons montré que ces révoltes se situent en ville comme à la campagne à des échelles et des fréquences contrastés suivant les régions et les deux pays. Même si la grande majorité de ces révoltes se placent comme des simples mécontentements de paysans refusant la hausse des prix ou des taxes dans une notion « d’économie morale » (E. P. Thompson) de la foule et une notion de « juste prix ». Parfois nous pouvons percevoir une dimension politique où la révolte nobiliaire rejoint la révolte urbaine, où le peuple prend part à une guerre civile entre parlementaire et royaliste à travers ces fameux Clubmen. Evidemment nous avons précisé le déroulement concret d’une révolte, du moins dans sa forme la plus générale avec toujours une rumeur ou du moins un micro-fait qui déclenche les tumultes d’un petit attroupement de paysans qui au passage des habitants grandissent jusqu’à créer l’émeute et la violence. La répression nous l’avons vu n’est pas toujours pleine et forte même si dans certains cas les émeutiers finissent pendu à une corde. En bref, il pourrait être intéressant de comparer ces deux nations avec la grande puissance de l’époque, la France, porte étendard de l’absolutisme. Comment le pays de Louis XIV réagit aux révoltes, quels sont les points communs et les différences avec ses voisins espagnol et anglais dans la gestion de ce phénomène des révoltes populaires ?

Bibliographie 

  • HERMANN Christian, JETTOT Stephane, LE MAO Caroline, Société anglaise, espagnole et française au XVIIe siècle,Atlande, 2007
  • ANTOINE Annie (dir.), MICHON Cédric (dir.), Les sociétés au XVIIe siècle : Angleterre, Espagne, France, Presse Universitaire Rennes, 2006
  • DAVIES C. S. L., Les révoltes populaires en Angleterre (1500-1700), Annales Histoire, Sciences Sociales, 1969
  • BELY Lucien, Les relations internationales en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècle, PUF, 2007

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