Les révoltes populaires en Angleterre et en Espagne au XVIIe siècle (1/3) : Une pluralité de causes convergentes à connotation fiscale

« Votre seigneurie a entendu parler de cette populace enragée qui s’est spontanément assemblée ». Voilà en quels termes comment Gilbert, comte de Shrewsbury, informe un seigneur de Bedfordshire des révoltes populaires qui ont lieu dans les Midlands aux printemps 1607. Cet évènement est à rapprocher à toutes les révoltes qui ont secoué le XVIIe siècle en Europe. Si la France est le pays le plus touché par ce phénomène, c’est bien de l’Angleterre et de l’Espagne dont nous allons parler dans cette série de trois articles sur les révoltes populaires au XVIIe siècle. Mais d’abord précisons le champ sémantique. Qu’entendons-nous par « révoltes populaires » ? Une révolte désigne l’« action de (se) révolter; [c’est un] soulèvement, [c’est un] mouvement collectif de rébellion contre une autorité établie (gouvernement, ordre social, institutions). » (CNRTL). Lorsqu’elle est populaire, elle engage le peuple que nous prenons ici comme la majorité de la population soumise à une autorité et qui n’a pas de poids politique. La révolte populaire peut se rapporter aussi à la rébellion, à l’émotion, à l’attroupement, à la sédition, nous reviendrons sur ces termes. Chaque nation européenne est plus ou moins touchée par un dur XVIIe siècle qui sévit par un climat parfois catastrophique, par des épidémies qui bousculent l’économie et rompt parfois l’ordre social. En Espagne, le siècle d’or marqué de prospérité impériale laisse relativement place à un « siècle de fer » (C. Hermann, S. Jetot, C. Le Mao)  symbolisé par une crise démographique et une économie espagnole beaucoup trop dépendante des autres puissances européennes avec entre autres une industrie de la laine et de la soie en déliquescence. Il faut souligner aussi que l’Espagne n’est pas un royaume mais des royaumes au nombre de huit, tous relativement autonomes ayant laissé la politique étrangère à la couronne Habsbourg située à Madrid, la capitale. L’Angleterre quant à elle doit faire face à des problèmes d’ordre religieux découlant de la rupture anglicane réalisée sous Henri VIII en 1534 mais plus encore c’est la question du pouvoir de la sanior pars autrement dit le parlement qui occupe grandement les débats. C’est ce même parlement qui lutte durant tout le siècle contre les nombreuses tentatives absolutistes des Stuart, une lutte qui aboutit au renforcement du pouvoir des députés de Westminster face au pouvoir royal. Cette constatation ne doit bien entendu pas faire oublier l’épisode des guerres civiles et de la dictature cromwellienne au milieu du siècle. Par ailleurs l’Angleterre n’échappe pas non plus aux épidémies et aux guerres. Ce XVIIe siècle a sans aucun doute bouleversé la société et cela se voit en premier lieu par les révoltes populaires. Comme on l’a dit c’est la nation française qui est la plus touchée par ce phénomène et c’est par celle-ci que les historiens vont se pencher précisément sur ces émeutes. Ce débat historiographique naissant permettait alors de mieux connaître l’Ancien Régime autour de deux points de vue opposés. Celui de Boris Porchnev qui défendait l’idée de conflit de classe comme cause principale de ces vagues de révoltes. Et celui de Roland Mousnier qui lui voyait plutôt dans ce phénomène une cohésion de la communauté locale avec des « solidarités verticales » (R. Mousnier). Les nombreuses études depuis ont permis d’en apprendre plus sur ces révoltes et de réduire les clivages. Les historiens se sont penchés plus en avant sur les autres nations à commencer par l’Espagne et l’Angleterre, elles-aussi sujettes à ces soulèvements. L’étude de ces révoltes dans ce siècle particulier nous pousse à nous interroger. Dans quelles mesures les révoltes populaires en Angleterre et en Espagne au XVIIème siècle sont non seulement d’origines diverses mais impliquent aussi une pluralité d’acteurs tout en laissant apparaitre une faiblesse du pouvoir ? Dans ce premier article, nous parlons d’une pluralité de causes convergentes avec une forte présence des problèmes fiscaux. Puis nous aborderons, dans un second article, l’idée d’un éventail social des révoltes large. Enfin nous terminerons par évoquer, dans un troisième et dernier article, un pouvoir éloigné laissant place à des interprétations et des spécificités locales.

Une situation alimentaire dégradée

Cette situation alimentaire dégradée propice aux déclenchements de révoltes populaires peut s’expliquer de plusieurs façons que nous tacherons de définir ici. Il faut prendre en compte que les émeutes de subsistances s’ancrent pleinement dans ces différentes formes de violences populaires. La faim et la spéculation sur les denrées alimentaires souvent liées à la hausse rapide du prix du pain, le nombre de ces émeutes de la faim s’élève à chaque mauvaise année. Viennent se joindre bien souvent à ces émeutes des soulèvements antifiscaux, ils contestent ces nouvelles taxes qui les font tomber dans la misère. La faim au premier chef était une expérience qui pouvait toucher toutes les catégories. Autour de l’année 1600, l’agriculture espagnole n’était plus en capacité aux besoins de la population et avait même pris un retard considérable. Le début du siècle fut très difficile avec une crise profonde des économies agraires en Espagne. Une production qui s’écroule  et l’on peut trouver une des raisons à cela en cherchant du côté des grands propriétaires terriens qui se tourne vers des productions non-comestibles mais bien plus rentables en terme d’apport financier. En Castille, les baisses de la production représentent un chiffre exorbitant de 30% à 40%. L’épuisement des sols, les insuffisances technologiques, le manque de main d’œuvre, la succession de mauvaises années ruinèrent les récoltes dans la durée et provoquèrent une inflation notable. L’expulsion des morisques par l’édit de Philippe III en 1609 n’est pas à mettre de côté puisqu’il prive l’Espagne d’une partie de sa main d’œuvre laborieuse qui justement contribuait pleinement à la production agricole. Pour l’Angleterre c’est différent, les émeutes liées à la fin sont plus rares notamment vers la deuxième partie du siècle à contrario d’un début de siècle plus difficile où l’on peut décompter selon les sources une quarantaine de cas. Un calme relatif dans les campagnes est à noter principalement dû à des instances judiciaires qui régulent les mécontentements dans le monde paysan. Si subvenir à ses besoins élémentaires parait plus facile en Angleterre qu’en Espagne au XVIIème siècle, la population de ces deux nations est confrontée au même problème que représente le ravitaillement obligatoire des soldats. Ce dernier point sera un vecteur de protestation évoqué régulièrement tout au long du siècle. Comme nous avons pu le voir, la situation alimentaire de l’Espagne et de l’Angleterre n’est pas en capacité de subvenir aux besoins des populations tout au long du XVIIe siècle. L’Angleterre s’en sortant tout de même relativement mieux que l’Espagne. A ces crises frumentaires s’ajoute un autre vecteur de mécontentement  qui touche successivement ces deux sociétés : la peste.

La Peste et « le petite âge glaciaire » facteur de désorganisation de la société

Le fléau qu’est la peste ne connaissant aucune frontière touche de plein fouet l’Angleterre et l’Espagne au XVIIe. Elle n’épargne aucun corps social et ses effets sont dévastateurs décimant de large pan de la population. Cette épidémie qui se superpose aux autres problématiques de la période accroit le désarroi des populations. Un désarroi que l’on peut retracer dans le célèbre roman de Mateo Aleman avec les paroles du picaro Gutman de Alfarache qui dit à propos des évènements :

« Que Dieu te garde de la maladie qui descend de Castille et de la faim qui monte d’Andalousie »

En effet l’Espagne y est confrontée précocement dans notre période puisque en 1596-1602 un premier cycle épidémique ravage la péninsule ibérique et ressurgit régulièrement par la suite en 1647-1652 puis en 1676-1685. La couronne d’Angleterre n’est pas non plus épargnée par ce fléau et il nous suffit de citer l’exemple type qu’est la grande peste de Londres en 1666. L’importance pour nous de mettre en évidence ces évènements est liée de facto à la conclusion suivante ; ces populations décimées ne sont dès lors plus en capacité de tenir leurs places dans la société et de cela découle une baisse de la productivité. A cette baisse évidente de la production du fait d’une chute démographique, il nous faut préciser que le degré d’imposition fiscale ne baisse pas quant à lui et pèse dorénavant d’autant plus lourdement sur les populations imposables. On peut rajouter dans notre développement un autre phénomène exceptionnel que subissent les populations européennes au XVIIème siècle. Cet événement qui va frapper la globalité de l’Europe c’est : « Le petit âge Glaciaire » (Théorisé par François E. Matthes, géologue américain). « Le petit âge Glaciaire » se caractérise par une période climatique, particulièrement froide avec des hivers longs. Cela nuit à l’agriculture globale de l’Europe dont l’Espagne et l’Angleterre. Ainsi qu’au mode de vie des populations. Le cumul des maladies et des conditions climatiques désastreuses va donner à partir de 1630 jusqu’à 1650 deux décennies terribles qui concordent avec une recrudescence des révoltes.

La guerre favorable à l’aggravation de la crise

« Trois jours de logement des gens de guerre incommodent plus un homme que la taille » cette citation écrite par Mazarin illustre l’un des problèmes majeur de la guerre qui a touché l’Espagne et l’Angleterre au XVIIe siècle. Les déplacements d’armée facilitent la propagation des épidémies et contribuent pour l’entretien des troupes à des crises frumentaires. Et cela est le résultat de la présence permanente des armées à des points (village, ville), ou bien à des pillages auxquels s’adonnent des armées extérieurs au pays concerné. Mais il faut rajouter à cela les pertes humaines, il est difficile de pouvoir continuer à maintenir la production alimentaire à un endroit si la population est dévastée par la guerre. L’endettement des communautés rurales provient justement du décès prématuré de la population, et de la dilapidation de leurs ressources. Cela conduit donc la population à vendre leur terre. Pour ce qui est des villes, les finances locales sont touchées par les destructions engendrées par les passages des armées. Dans les deux années qui suivent la révolte catalane de 1640, Tarragone perd les trois-quarts de sa population, passant de 7 000 à 2 000 habitants ; villes et villages des environs de Trujillo, en Estrémadure, estiment à 50 % la perte de leur population entre 1640 et 1690, en raison de la guerre contre le Portugal. Le début de la guerre de Trente Ans (1618-1648) a été marqué par des désordres monétaires d’une grande ampleur. Les princes trouvaient dans la manipulation de monnaie un moyen commode de régler leurs difficultés financières nées du conflit, mais ce début du XVIIe siècle hérite de l’inflation du siècle précédent. L’Espagne va subir quatre banqueroutes durant le XVIIe siècle, et en avait subi quatre autres avant 1600. L’économie espagnole n’est pas flamboyante au début de la guerre et à cela doit s’ajouter différents facteurs économiques qui vont augmenter les tensions dans le pays. Ces facteurs sont valables aussi pour l’Angleterre. Le premier est l’explosion de la taille des armées au cours du XVIIe, aux alentours de 1630, l’armée espagnole compte 150 000 hommes et en 1670 cet effectif a quasiment doublé. Le deuxième facteur est les forces nécessaires à la défense du pays, garnison, forteresse. Pour exemple, l’armée espagnole de Flandre comptait 208 garnisons en 1639 et demande 33 399 hommes pour sa défense. Mais aussi l’indépendance de certains commandants ont conduit à de véritables guérillas et des actions de brigandage. Pour combler les vides dans les armées il était courant d’enrôler les criminels, les malfaiteurs, les vagabonds. Le pillage est une conséquence de la guerre. Les villages le long des routes, les convois de marchands, les villes plus rarement étaient soumises au « sac ». Mais cela n’est pas suffisant pour expliquer les instabilités qui ont mené à la révolte. On doit y ajouter au sein de ces armées des mutineries (en Espagne et en Angleterre par exemple dans l’armée de Cromwell) et surtout le fardeau économique de la guerre « d’usure ». La guerre « d’usure » exige des ressources financières accrues, car les conflits durent longtemps et les soldats sont plus nombreux. La plus grande partie des revenues de l’état était consacrée à la guerre : 90% des dépenses pour la république de Cromwell. Le financement de la guerre fut un problème pour toute l’Europe. En temps de guerre, il faut trouver à tout prix des métaux précieux. Or le potentiel d’or et d’argent des états n’est pas inépuisable. À côté du financement de la guerre, il faut aussi considérer le paiement des dépenses (ration, solde, munitions, armes, etc…). Il y a une pluralité de causes naturelles (récolte, climat) et humaines (guerre, économie) qui vont mener à un hausse inexorable des tensions en Angleterre et en Espagne. Et donc logiquement à des insurrections, c’est l’objet du second article.

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