Qu’apportent les études sociologiques sur la question du complotisme ? (6/6) : Conclusion et Bibliographie

Arrivé à la fin de cette étude, mon esprit est troublé. J’ai un sentiment de malaise et de perplexité face aux nombreux articles que j’ai lus de sociologues, d’historiens et de journalistes. Et pour cause, il est vrai que le complotisme se retrouve dans une certaine rhétorique. La sociologie nous explique qu’il est présent dans l’esprit des perdants submergé par une grande frustration sociale. Mais je ne peux m’empêcher de penser à ce terme de « complotiste », un terme disqualifiant sur la forme, c’est-à-dire que le simple fait de qualifier une théorie de « complotiste » la désapprouve sur les faits.  Mais comment peut-on disqualifier une théorie uniquement sur la forme sans en étudier le fond ? Je prends l’exemple d’Edward Snowden, héros des temps modernes. En 2013 dans une chambre d’hôtel de Hong Kong, l’ancien agent de la CIA et qui est alors encore pour quelques heures membre de la NSA, divulgue aux journalistes du Guardian une somme d’informations Top Secrètes qui montre au grand jour un système de surveillance mondialisé de la population, de collecte de données en lien avec les grands du WEB alors même que quelques mois auparavant le Directeur du Renseignement National américain, James Clapper, niait ces atteintes à la vie privée devant le Congrès américain. Imaginons alors qu’un citoyen américain dit en 2010 que les autorités surveillent tout le monde à travers les texto, les webcams, les vidéos et photos personnelles, etc… Nous l’aurions qualifié de complotiste à n’en pas douter alors que dans le fond il avait raison certes sans preuve car il faut attendre un lanceur d’alerte comme Snowden. C’est la force d’une théorie du complot de parler d’une chose justement cachée mais c’est ainsi la faiblesse selon moi des études sur le complotisme que de tenter de combattre ces théories sur la forme, sur une rhétorique car finalement ce n’est pas parce que l’on adopte une rhétorique complotiste que ce que l’on dit est faux. Loin de moi l’idée de défendre un scepticisme aggravé présent par exemple chez un négationniste, écrivain à Rivarol, que j’avais rencontré à Mollat (de façon imprévue évidemment, ce ne sont pas mes fréquentations) et qui me répondait « je ne sais pas, nous ne savons rien » à chacune de mes questions. Il est évident que la grande majorité des théories du complot sont absurdes, nient l’évidence et ça me rappelle avec plaisir le coup de poing de Buzz Aldrin dans la face d’un complotiste qui le harcelait dans la rue. Julien Cueille, docteur en études psychanalytiques, nous dit dans ce sens dans son ouvrage Le symptôme complotiste paru cette année que « si beaucoup de gens se passionnent davantage pour les reptiliens ou les ovnis que pour les stratégies d’influence de Monsanto, c’est sans doute par goût pour le fantastique et le surnaturel ; la fiction a besoin de trouver sa place dans notre monde hyper-rationaliste ». C’est là tout le problème de l’étude du complotisme, c’est de définir les angles et les bornes du complot. Car si on prend la définition du Larousse, un complot est « par extension, un projet plus ou moins répréhensible d’une action menée en commun et secrètement. » ce qui nous amène à nous dire qu’il y a beaucoup de vrais complots au XXIe siècle (Snowden/NSA, Cambridge Analytics, Monsanto, etc…).  Au moment où j’écris ces mots je reçois la notification d’un article du Monde intitulé « Le SARS-CoV-2 est-il sorti d’un laboratoire ? », autrement dit la question que se posaient des complotistes il y a quelques semaines lorsque le coronavirus arrivait en France et nous avions dit alors que c’était n’importe quoi. Dès lors le sentiment de perplexité face à l’étude de ces théories du complot n’est que plus grand. Nous l’avons dit certains ont tenté de détruire ces théories sur le fond en usant d’arguments scientifiques. Ici nous avons vu plutôt dans une étude sociologique teintée de psychologie et de politique, une déconstruction de ces théories sur la forme, le profil des complotistes, leur rhétorique, etc… Pour ma part ces études conservent un goût amer, presque une impression parfois de malhonnêteté intellectuelle, refusant de dire in fine que les théories du complot sont impossibles à combattre de par leur sujet même toujours caché, invisible, absurde. Peut-on combattre une croyance en définitive ? Il ne me semble pas. Julien Cueille défend l’idée d’un débat apaisé, de laisser la parole au complotiste et il dit ainsi que « ce n’est pas en tout cas, comme le font trop souvent les « experts », en diabolisant les « antisystèmes », et avec eux toute forme de contestation du pouvoir, que l’on peut espérer progresser ». Certains sociologues comme Gérald Bronner défendent aussi l’idée non pas de ne pas croire aux théories du complot mais de les assimiler avec un esprit critique entrainé de façon à ne pas tomber dans le piège de certains biais rhétoriques, de certains sentiments qui orientent notre réflexion. Ce n’est pas tant finalement dans leur volonté parfois de combattre le complotisme mais plutôt dans leur objectif d’alerter sur l’importance du développement d’un esprit critique que ces articles et ces études sociologiques nous apportent une source supplémentaire d’informations. Elles défendent en somme l’idée de se prémunir face à la complexité nouvelle de la circulation de l’information avec l’avènement d’Internet et de ne pas tomber dans la facilité du complotisme. Nous sommes de plus en plus conscient du monde dans lequel nous vivons de par notre accès bien plus grand qu’auparavant à l’information, à l’actualité dans le monde en direct. En définitive, la popularité grandissante du complotisme est le signe que nos sociétés sombrent lentement face à la complexité, la complexité politique, la complexité du monde, la complexité des communications et des réseaux et ainsi il est essentiel d’être prudent, d’être humble face à la compréhension du monde, et de ne pas vouloir à tout prix avoir un avis sur tout sans un minimum de recherche et de savoir.

Bibliographie et sitographie

Articles et ouvrages scientifiques

PARK Jung Ho, CHUN Sang Jin, La théorie du complot comme un simulacre de sciences sociales ?, Paris, Edition De Boeck Supérieur, 2011, URL : https://www.cairn.info/revue-societes-2011-2-page-147.htm

TAÏEB Emmanuel, Logiques politiques du conspirationnisme, Montréal, Revue Sociologie et Société, Automne 2010 ; URL : https://www.erudit.org/fr/revues/socsoc/2010-v42-n2-socsoc3977/045364ar/

HOFSTADTER Richard, The Paranoid Style in American Politics, New York, Harper’s Magazine, Novembre 1964, URL : https://harpers.org/archive/1964/11/the-paranoid-style-in-american-politics/

TAÏEB Emmanuel, Conférence sur la théorie du complot, Lyon, ENS Lyon, URL : http://www.ens-lyon.fr/actualite/lecole/emmanuel-taieb-theorie-du-complot

ALBRIGHT Jonathan, Untrue-Tube: Monetizing Misery and Disinformation, Medium, 25 février 2018, URL : https://medium.com/@d1gi/untrue-tube-monetizing-misery-and-disinformation-388c4786cc3d

FAATH Elodie, Les sciences sociales face au complot, Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 28 janvier 2013, URL : https://calenda.org/236333?lang=pt

MAZZOCCHETTI Jacinthe, Sentiments d’injustice et théorie du complot. Représentations d’adolescents migrants et issus des migrations africaines (Maroc et Afrique subsaharienne) dans des quartiers précaires de Bruxelles, Bruxelles, Brussels Studies, novembre 2012, URL : https://journals.openedition.org/brussels/1119

CEUILLE Julien, Le symptôme complotiste, aux marges de la culture hypermoderne, Paris, Editeur ERES, 2020, URL : https://www-cairn-info.ezproxy.u-bordeaux-montaigne.fr/le-symptome-complotiste%20–9782749266572.htm

Articles de presse

BRONNER Gérald, Les théories du complot réconfortent les perdants, Paris, Pour la Science, avril 2017, URL :            https://www.pourlascience.fr/sd/sociologie/les-theories-du-complot-reconfortent-les-perdants-9586.php

BARTHELEMY Pierre, Les dessous psychologiques des théories du complot, Paris, Le Monde, 5 avril 2017, URL : https://www.lemonde.fr/passeurdesciences/article/2017/04/05/les-dessous-psychologiques-des-theories-du-complot_6001908_5470970.html

BERT Claudie, Théories du complot : notre société est-elle devenue parano ?, Auxerre, Edition Science Humaine, 2015, URL : https://www.scienceshumaines.com/theories-du-complot-notre-societe-est-elle-devenue-parano_fr_33953.html#titre_commentaire

BERTELOOT Tristan, Gérald Bronner : «En général, on adhère à la théorie du complot quand le réel est décevant», Paris, Libération, 8 janvier 2018, URL : https://www.liberation.fr/france/2018/01/08/gerald-bronner-en-general-on-adhere-a-la-theorie-du-complot-quand-le-reel-est-decevant_1621113

L’Obs avec AFP, Les jeunes de plus en plus séduits par les théories du complot, Paris, NouvelObs, 21 mai 2014, URL : https://www.nouvelobs.com/topnews/20140521.AFP7711/les-jeunes-de-plus-en-plus-seduits-par-les-theories-du-complot.html

COURAGE Sylvain, Interview de Gérald BRONNER, Paris, NouvelObs, 25 aout 2016, URL : https://www.nouvelobs.com/societe/20160825.OBS6838/le-complotisme-fournit-une-explication-aux-frustrations-sociales.html

CORDONIER Laurent, Le succès des théories du complot n’a rien d’un hasard, Paris, Slate, 20 juillet 2019, URL : http://www.slate.fr/story/179907/theories-complot-succes-moon-hoax-illuminati-complotisme

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