Qu’apportent les études sociologiques sur la question du complotisme ? (4/6) : « Le complotisme fournit une explication aux frustrations sociales et au sentiment de relégation » – Gérald Bronner

Ces derniers temps beaucoup d’études sous forme de sondages auprès de la population ont été publiées. Leur objectif est d’établir le profil sociologique des complotistes à savoir leur origine sociale, leur réussite sociale, familiale, leur sexe, leur âge. Un constat paraît clair au premier abord, c’est que le complotiste a rarement réussi sa vie comme il le souhaitait ou du moins n’a pas une vie qui lui plait. Ainsi les chercheurs britanniques David Freeman de l’Université d’Oxford et Richard Bentall de l’Université de Liverpool ont exploité une étude à grand échelle réalisée aux Etats Unis entre 2001 et 2003 sur un échantillon de 5692 américains et qui portait sur la santé mentale des américains. Parmi les propositions que pouvaient cocher les personnes questionnées, il y avait la proposition suivante « je suis convaincu qu’il existe un complot derrière de nombreuses chose dans le monde ». Le résultat montre que 26,7% soit plus d’un quart d’entre elles se sont déclarées en accord avec cette affirmation. Il y a plus d’hommes que de femmes mais surtout c’est leur condition de vie qui marquent les deux chercheurs. En effet, le niveau de revenu de ceux que l’on va appeler les complotistes (les personnes qui ont coché la case) est bien plus bas que les salaires des non-complotistes. De plus on remarque qu’ils ont subi au cours de leur vie plus de problèmes familiaux (séparation des parents, foyers pour jeunes) ce qui a possiblement eu un impact sur leur réseau personnel de familles et d’amis. Il y aurait donc une corrélation entre la condition sociale et économique de l’individu et sa propension à croire à une théorie du complot. Cette étude a cependant des limites. Elle n’est pas récente et le monde a changé depuis 2003 avec notamment les nouvelles technologies et Internet qui ont sans aucun doute changer la donne comme on va le voir. De plus elle a été réalisée dans un seul pays, les Etats Unis. Malgré tout c’est un premier signe qui va se vérifier dans des études plus récentes. Dans une étude bruxelloise de 2012, l’anthropologue Jacinthe Mazzocchetti tend à montrer que les jeunes immigrés ou descendants d’immigrés marocains et africains subsahariens adhèrent massivement aux thèses complotistes selon lesquelles les gouvernements européens organisent des attentats pour les imputer aux immigrés et ainsi lever la population contre eux. Ainsi elle dit « l’accumulation des discriminations et des ressentis xénophobes, notamment lorsqu’elle est le fait des institutions, est interprétée par certains adolescents en terme de complot avec pour conséquence un renforcement des stratifications « eux/nous » et des logiques de défiance ». Ces jeunes se sentent mis au ban de la société, qui dans le meilleur des cas les ignore, dans le pire les discrimine et les rejette. Encore un signe que le complotisme peut être plus présent chez les personnes frustrées par leur vie, leur condition et leur rapport au monde. Mais encore une fois, cette étude a des limites, elle est très restreinte, nous parlons ici de quelques dizaines d’individus, qui plus est, compris dans une tranche d’âge précise, 12-20 ans. Nous n’avons pas encore parlé de l’éducation mais il est évident qu’elle est au centre des débats autour de la question du complotisme. Gérald Bronner soutient « qu’un faible niveau prédispose à la croyance » (Nouvel Obs, 2016) ce qui ne fait peu de doute mais les personnes bien éduquées et ayant une bonne formation intellectuelle sont-elles pour autant éloignées de ces théories du complot. Ce n’est pas ce que défend Simon Massei, doctorant à Paris-Sorbonne qui montre au travers de plusieurs interviews de femmes catholiques et musulmanes ayant suivi des études supérieures à l’université ou en classes préparatoires, qu’une bonne formation n’empêche pas de croire aux théories du complot. En allant « à rebours d’une analyse folkloriste et misérabiliste largement répandu attribuant l’adhésion à ces théories à une absence de capital culturel et à un faible degré de compétence politique » (Simon Massei), le doctorant parisien montre que l’on peut être alerte intellectuellement et politiquement et croire à ces théories. Cependant il remarque que les étudiantes musulmanes ont toutes la frustration d’être déclassées de par une position sociale qui ne correspond pas à leur niveau d’études ce qui n’est pas le cas des étudiantes de la bourgeoisie catholique qui elles « plus diplômées encore occupent des postes ajustés tout à la fois à leur niveau d’études et à leurs aspirations ». Même si les deux groupes d’étudiantes catholiques et d’étudiantes musulmanes croient à certaines théories du complot, le premier groupe des catholiques « souscrivent à des variantes euphémismes ou dissimulés des dites « théories du complot » » (Simon Massei). Dans une autre perspective plus politique, Gérald Bronner relève dans un article du  journal Pour la Science, une étude réalisée aux Etats Unis sur les partisans des partis Démocrates et Républicains. A la suite des élections américaines à l’automne 2016 qui ont vu la victoire du parti républicain, Christina Farhart, Joanne Miller et Kyle Saunders, chercheurs en science politique, remarquent une chose surprenante dans la rhétorique des partisans républicains et démocrates. En effet on remarque dans un sondage réalisé en novembre juste après la victoire de Trump que « la disposition à croire des énoncés conspirationnistes classiques a augmenté chez les démocrates, alors qu’elle a baissé chez les républicains. » (Gérald Bronner). G. Bronner se demande alors « comment expliquer cette curiosité sociologique ? ». Il explique par un sentiment de dépossession qui est logique chez les démocrates ayant été au pouvoir pendant huit ans avec Barack Obama. Il cite aussi les travaux de Joseph Uscinski et Joseph Parent, deux chercheurs de l’Université de Miami, qui ont de manière provocante intitulé l’un des chapitres de leur thèse « Conspiracy théories are for losers ». Il semble donc que ces études montrent une certaine propension chez les personnes frustrées socialement, économiquement et politiquement à croire aux théories du complot, une propension que l’on retrouve en France chez les gilets jaunes notamment, sondage à l’appui.

Mais plus encore que « les perdants » ce sont surtout les jeunes qui sont séduits par les théories du complot ou du moins qui les connaissent bien et ce n’est pas sans rappeler l’importance d’Internet dans la diffusion de l’information. C’est ce que nous comprenons dans le cinquième article de notre série sur la sociologie du complotisme.

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