Qu’apportent les études sociologiques sur la question du complotisme ? (3/6) : « Se méfier de sa méfiance, qui n’est pas moins aveuglante que la foi » (Pascal Bruckner)

Savoir quelque chose que les autres ne savent pas, ne pas croire ce que tout le monde croit, voir quelque chose que personne ne voit, n’est-il pas satisfaisant ? N’est-ce pas là le carburant du complotisme, la raison pour laquelle on décide d’oser contredire la version « officielle » ? C’est en tout cas ce que pense le philosophe Georg Simmel qui fait de « la métaphore de la cave, un cas de forme sociologique » (Park Jung Ho, Chun Sang Jin). Ainsi il dit que « l’exclusion fortement marquée des autres fait naître un sentiment de propriété non moins fortement marquée […] les enfants se vantent souvent avec orgueil de pouvoir dire aux autres : « je sais quelque chose que tu ne sais pas » » (G. Simmel). On parle bien ici des dénonciateurs, non pas simplement ceux qui croient, mais surtout ceux qui répandent ces thèses. Ces derniers se voient comme de véritables lanceurs d’alertes, seuls contre les grandes machinations, bravant le risque d’être supprimés. Disqualifiés par le qualificatif de « complotiste », ils s’entêtent dans l’idée de résister à une propagande de la version « officielle » qui veut les faire taire. Gérald Bronner dit à ce propos que « la théorie du complot les conforte dans leur différence : ils sont des affranchis. Et les autres, qui gobent ce qu’on leur dit, ne sont que des asservis ». On en vient parfois à une véritable philosophie du soupçon, philosophie que l’on retrouve notamment chez Pierre Bourdieu, ce qui a par ailleurs créé beaucoup de polémiques autour des écrits de ce dernier. Pascal Bruckner notamment est très critique envers ce que dit Bourdieu quand le sociologue français parle notamment de « main invisible » pour qualifier les actions cachées de certaines institutions juridico-politiques. Ainsi P. Bruckner se demande « de quelles armes intellectuelles disposait-il dont nous serions, nous ses humbles lecteurs, dépourvus ? ». Cette philosophie du soupçon pose évidemment le problème de la preuve et plus généralement de l’argumentation. En poussant à l’extrême le principe du soupçon, les complotistes peuvent parfois construire eux même ce qu’ils prétendent voir. P. Bruckner nous dit ainsi :

« On touche là aux limites d’une philosophie du soupçon qui décrète cachées des choses que tout le monde connaît pour se donner le lustre de les débusquer. En présupposant ce qu’elle va découvrir, elle soulève les objets culturels ou économiques comme des pierres pour y dénicher un mystère qu’elle a elle-même placé. À force de circonspection, une telle pensée finit par sombrer dans le dogmatisme. Elle n’oublie qu’une chose : se méfier de sa méfiance, qui n’est pas moins aveuglante que la foi ».

Pascal Bruckner

Par ailleurs certains ont rapproché ce soupçon et cette méfiance exacerbés à la paranoïa ou plutôt au « style paranoïde » comme le suggère Richard Hofstadter. L’historien américain nous explique ainsi en 1964 « le paranoïaque clinique voit le monde hostile et comploteur (…) comme dirigé spécifiquement contre lui, alors que le porte-parole du style paranoïde le juge dirigé contre une nation, une culture, un mode de vie dont le destin affecte non pas lui seul mais des millions d’autres ».

Richard Hofstadter

Cependant les complotistes ont de véritables raisons de croire en ces théories. Au-delà d’une volonté enfantine d’avoir raison, c’est plus profondément une rancœur sociale, une frustration qui les poussent à propager ces théories, c’est une façon pour eux de remplacer leur sentiment de relégation en un sentiment de puissance en ne se faisant pas « berner », en n’étant pas des « moutons ». C’est ce que nous expliquons dans un quatrième article.

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