Historiographie de la naissance du village (2/2) : L’apport de l’archéologie médiévale et des sciences auxiliaires

1. Déconstruction des modèles établis par l’apport des fouilles et les interprétations que celles-ci supposent

Les différentes formes de regroupement des hommes mise en évidence par les archéologues

Il convient de faire un petit rappel. L’archéologie médiévale est apparue dans les années 1960 et prend de l’ampleur par la suite avec la mise en place des fouilles préventives. C’est-à-dire qu’avant tout e chantier d’importance on va vérifier si il n’y a pas de vestiges historiques à sauver sur le lieu. La ratification de la convention européenne pour le patrimoine archéologique allant dans ce sens a été signée en 1992. Revenons dans le vif du sujet, comme vous l’avez compris l’archéologie remet en cause les modèles précédents en accentuant sur le fait que le regroupement d’hommes avaient existé bien avant l’an Mil. Une question se pose. Peut-on pour autant parler de village avant l’an Mil ? Les archéologues vont utiliser le terme de « protovillage ». Pour avoir une idée de ce qu’est le protovillage, on peut s’appuyer sur les fouilles qui ont eu lieu dans le bassin parisien comme à Tremblay. On observe dès le VIIe siècle des lieux de cultes et d’inhumation en collectivité avec la présence de four à pain, objet de collectivité. Cette perspective remet en cause l’idée d’une rupture à l’an Mil. Mais ce n’est pas la seule remise en cause, puisque dans un second temps les archéologues mettent à jour une autre forme d’habitat que L. Feller qualifie de « spontanés et organisés par des communautés paysannes structurés ». Cela remet pleinement en cause les modalités de P. Toubert et de R. Fossier.

Une approche sociologique et économique : le village comme « espace de la communauté paysanne » (L. Feller)

Pour cela on s’appuie sur le regard des sociologues et des géographes qui nous poussent à la réflexion sur le lien qui uni le village et son territoire environnant et sa capacité à modifier le paysage. N’ayant aucune corrélation entre lieux de vie et lieu de travail au Moyen Age, les villageois bien qu’en capacité de produire au sein du village sont amené bien souvent à s’en éloigner. Le village apparaît ainsi comme un point de convergence pour le stockage, la consommation et l’échange des produits. Les sociologues et les géographes mettent en avant le fait que le village est avant tout l’espace « privilégié » des paysans.

Le rôle du religieux et du château tend à être nuancé par les résultats des fouilles

Tout d’abord avec la présence de la coseigneurie qui également est une réponse au questionnement précédant pouvant accentuer l’idée que le village est pleinement celui de la communauté paysanne. En cela un village pouvant appartenir à plusieurs seigneurs, ceux-ci ne résident donc pas sur place. Et également un seigneur peut avoir plusieurs villages et donc exercer des liens qu’on pourrait qualifier d’éloignés avec ses derniers. Il y a l’attraction du religieux qui est bel et bien confirmé par les fouilles mais où il revient de dire qu’il entraine une répartition éparse du peuplement avec de nombreux lieux de culte secondaire.

2. Un débat historiographique qui tend à montrer une diversité de l’habitat rural

L’histoire environnementale : une nouvelle approche via « la diversité des milieux naturels » (L. Verdon)

L’histoire environnementale apparaît aux Etats-Unis dans les années 60. C’est en quelques sortes l’histoire des relations entre l’homme et son environnement en tant qu’espace naturel. Mais l’histoire environnementale n’apparaît véritablement en France dans les années 90 voire 2000, c’est « l’exception française » comme le dit Gregory Quenet, spécialiste dans cette discipline. Laure Verdon s’inscrit totalement dans cette nouvelle dynamique historiographique en se posant la question suivante « quelle place accorder aux modes spécifiques de mise en valeur du sol et d’organisation sociale en liaison avec le milieu environnemental et économique local ? ». Elle suit donc la démarche des premiers environnementalistes américains qui prône le « from the bottom up », faire l’histoire par le bas et non simplement en partant des systèmes politiques comme la seigneurie.

Elle nous parle donc dans son livre La terre et les hommes au Moyen Âge, d’une part des « zones côtières et des plaines littorales » et d’autre part des « milieux de montagne ». Pour les milieux humides, la logique voudrait que ces espaces soient peu peuplés de par le risque de maladie comme la malaria, c’est le cas de la Sicile. Finalement, les sources archéologiques nuancent cette idée en proposant des exemples tels que la plaine langdocienne (carte) ainsi que les côtes flamandes. L’interprétation que l’on en fait est économique puisque comme le souligne Laure Verdon dans son livre, l’importance économique de ses zones vient de la diversité de leurs ressources, allant de la pêche à l’exploitation des minerais en passant par les salines.

Pour ce qui est de la montagne le constat est différent et c’est sous l’expression de « village casalier » que l’habitat est qualifié. L. Verdon en donne la définition suivante un « regroupement d’enclos habités composés chacun de maisons dominées par une maison dominante » appelé « le casal », une sorte de résidence élitaire. C’est un type de village qui ne fonctionne pas dans les modèles de Fossier et de Toubert puisque le château et l’église s’implante dans un second temps. On se rapproche de l’idée de Feller, le village comme « espace de la communauté paysanne » dans le sens où se sont les villageois qui font le village, ce sont les « maisons » qui dominent, elles sont structurantes.

On peut donc déduire de cela, que selon le milieu naturel environnant, le village n’a pas le même aspect ni la même organisation sociale et économique. Il y a une adaptation. L’histoire environnementale prend ainsi tout son sens.

L’habitat dispersé

Là où les premiers modèles de Fossier et Toubert cherchent à instaurer un concept qui est applicable dans la majorité des cas, L. Verdon se démarque de ces entreprises globalisantes en rappelant que l’habitat rural ne concerne pas uniquement l’habitat groupé mais aussi l’habitat « dispersé ou semi-dispersé ». Cette forme d’habitat représente tout simplement des exploitations agricoles isolées ou des hameaux même si le hameau peut parfois être confondu avec le village suivant le nombre de cellules familiales présentes, c’était l’une des remarques de Guy Fourquin, médiéviste français. L. Feller donne d’ailleurs une bonne définition de ces habitats et de ces paysans qui « ne forment pas de communauté, qui vivent sur leur exploitation, qui entretiennent peu de liens avec la société qui les entourent ».

L. Verdon extrait des causes principales de la dispersion de ces habitats. Premièrement il y a selon elle un héritage antique avec notamment les anciennes villae de l’Empire romain qui non pas polarisé d’habitations autours d’elles et sont donc resté isolées, surtout dans les régions non touchées par le phénomène du grand domaine carolingien. Les hameaux pouvaient alors se transformaient selon L. Verdon en grands domaines.

Deuxièmement l’habitat dispersé peut résulter d’un changement dans les pratiques de l’exploitation du sol qui entraine un défrichement et une mise en culture de manière isolé. Cette forme d’habitat dispersé naît même au XVe siècle sous le phénomène des Bastides. Mais c’est aussi et surtout dans les paysages de type bocager, c’est-à-dire un territoire divisé en enclos d’où l’expression de phénomène d’enclosure, que ces habitats dispersés se trouvent.

L’apport des sciences auxiliaires (géographie, archéogéographie, sociologie, palynologie, …)

Edith Peytremann souligne dans un article « la difficulté qu’éprouvent les médiévistes à intégrer à leur discours la documentation archéologique ». C’est un bon résumé de l’approche historiographique de cette question. Nous sommes partit avec un regard archétypale pour ensuite établir des modèles (Fossier, Toubert). Et depuis les années 80, toute l’historiographie qui découle de la publication des thèses de Fossier consiste à déconstruire ses modèles ou du moins à les critiquer. Tout cela est une question de sources. En effet Fossier et Toubert s’appuyer sur les sources écrites qui sont trop peu nombreuses pour le Haut Moyen Age. Et donc l’émergence de l’archéologie médiévale via les fouilles préventives a permis de dévoiler de nouvelles sources, une nouvelle manière d’appréhender la question, une question qui par ailleurs est très penchée vers l’archéologie lorsqu’il faut étudier l’habitat rural. L’historien Adrien Verhultz en 1992 distingue ainsi une approche archéologique matérielle et géographique de la question à une approche historienne sur la communauté rurale.

De la discipline archéologique découle par la suite pleins de sous-disciplines que Laure Verdon cite, par exemple « la palynologie ». C’est l’étude des pollens et des spores afin de retracer les variations de l’environnement végétal sur de très longues périodes de temps. L’archéogéographie est aussi très importante pour l’histoire environnementale, pour étudier les espaces naturels à travers les siècles et donc leur évolution.

Mais l’un des problèmes qui revient souvent dans cette question du village et de sa naissance, c’est la localisation, la géographie. Les études historiques sous forme notamment de thèses concernent souvent une région en particulier et donc les historiens comme Robert Fossier qui souhaite faire un schéma global se doivent de synthétiser les travaux. C’est l’une des critiques faites à Fossier, d’être partit de sources trop localisées et réduites pour établir sa thèse généralisée de l’encellulement.

Depuis Marc Bloch jusqu’aux années 70, le village n’était source d’aucune polémique particulière puis l’apparition dans l’historiographie des premières théories de George Duby sur la seigneurie et surtout des premiers modèles de Pierre Toubert et Robert Fossier sont venues bousculer l’étude de l’espace rural au Moyen Age. C’est ensuite via l’apparition de nouvelles sources émanent de l’archéologie médiévale que ces modèles ont été discutés. Aujourd’hui les sciences auxiliaires telles que l’archéogéographie ou la sociologie apportent un nouveau regard en se reposant notamment sur l’histoire environnementale. C’est tout ce cheminement sur une cinquantaine d’années qui symbolise la complexité de la question de la naissance du village. Il serait par ailleurs intéressant dans un débat comme celui-là d’apporter une étude sur la sémantique et les termes utilisés car l’on voit bien que c’est une véritable complication de ne pas savoir exactement quel terme employé. Nous trouvons tantôt les termes de « village », de « village temporaire », de « village casalier », « d’habitat rural », de « paysages médiévaux », de « maisons », de « territoire villageois », de « protovillage ». Ce qui est sûr c’est que la question de la naissance du village n’a pas fini de faire parler dans le cercle des historiens médiévistes.

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