Historiographie de la naissance du village (1/2) : L’émergence de la question du village dans les années 70-80 avec la thèse d’une rupture à l’An Mil

A l’heure où l’on prédit La fin du village sous la plume du sociologue Jean-Pierre Le Goff (à ne pas confondre avec Jacques le Goff), il paraît essentielle de rappelé d’où vient le village, tellement présent qu’on en oublierai presque qu’il a un début, une naissance. C’est cette question de la naissance du village au Moyen Age qui alimente une florissante historiographie depuis 50 ans. Nous allons voyager des années 70 à aujourd’hui à travers les nombreuses théories, les nombreux modèles et les nombreuses réévaluations qui ont émaillé l’historiographie médiévale sur la notion de village. Cette historiographie si particulière mais à la fois représentative de la discipline historique et de ses évolutions nous amène à nous interroger sur l’apport des sciences auxiliaires dans la question de la naissance du village. Dans quelle mesure les sciences auxiliaires tel que l’archéologie tendent à réactualisé les premières théories sur la question de la naissance du village parues dans les années 80 ?

Avant les premiers modèles : « une représentation collective archétypale » (Edith Peytremann) du village ?

Laurent Feller nous dit à propos du village, « forme familière du paysage rural, le village semblait exister de toute éternité ». Ici il soulève en fait le principal problème de l’historiographie sur la naissance du village, c’est-à-dire l’inexistence de celle-ci jusque dans les années 80. En effet cette question de « quand le village est-il apparu ? » (L Feller)  n’effleure pas l’esprit des historiens ou du moins très peu car on a le sentiment que le village a toujours été là. On se plaît plus à étudier les villes qui elles, semblent plus logiquement sorti de terre à un moment donné.

Ainsi on colle au terme de villagium, mot apparu au XIIIe siècle, une vision tout droit sorti de l’imaginaire collectif contemporain, c’est-à-dire « une communauté solidaire rassemblée à la campagne autour d’un clocher ou d’un château » (L. Feller). C’est ce que souligne Edith Peytremann, chercheuse à l’INRAP, en parlant de « représentation collective archétypale ». Il y a une sorte « d’illusion rétrospective » des historiens selon l’expression de François Furet, c’est-à-dire qu’ils étudient le passé en prenant en compte ce qui est arrivé par la suite.

Pour autant l’historiographie sur la question de la seigneurie se répercute aussi sur la question du village. Ainsi un historien comme Marc Bloch étudie déjà avant la Seconde Guerre Mondiale, les effets de la mise en place de la seigneurie sur la morphologie de l’habitat. De plus George Duby, dans sa thèse de 1953, définie la seigneurie comme « un territoire soumis à un double contrôle économique et politique » (L. Feller), une autorité qui se situe à l’intérieur du village. Ainsi Laurent Feller souligne que « le village est devenue le lieu idéal pour étudier le fonctionnement de la seigneurie et de la paroisse. ». C’est l’une des explications qui montrent que l’historiographie sur la naissance du village a débuté véritablement dans les années 70-80 en aval des thèses sur la seigneurie comme celle de Duby.

Le modèle de l’incastellamento de Toubert : un « concept clarificateur puissant » (L. Feller)

En 1973, Pierre Toubert publie une étude s’intitulant Structure du Latium médiéval. Il y fait ressortir le concept d’incastellamento, terme italien, qui se traduit en français par « enchâtellement ». Par ce biais, P. Toubert est porteur de l’idée que le village serait né aux X-XIe siècle et qu’il y aurait donc une rupture significative autour de l’an Mil. Cette rupture, il la rattache à ce phénomène d’incastellamento qu’il soutient de la façon suivante dans son étude. Il se base sur une zone géographique précise, le Latium et la sabine situé en Italie, pour démontrer sa théorie. On y observe un phénomène de regroupement de l’habitat autour du Castrum qu’on peut dater entre 920 et 1030. Toubert s’appuie sur les études de différents sites de la région comme celui de Montagliano, qui présente les premiers vestiges d’un habitat villageois à partir de la deuxième moitié du XIe siècle. On n’y note la présence d’un mur d’enceinte et de plusieurs maisons en bois voir en pierre par la suite. Ce regroupement serait dû à la volonté des seigneurs de concentrer les habitats au pied du château, un lieu qui est à la fois perchés, clos et construit en pierre. Ce regroupement se fait donc sous la contrainte seigneuriale et crée le bourg castral. Le Castrum devient donc la cellule de base de l’organisation du territoire. On peut donc percevoir l’aboutissement du raisonnement de Pierre Toubert dans les propos de Laurent Feller « le village est né de la volonté des membres de l’aristocratie de rationaliser la mise en valeur de leur terre ». Ce regroupement se fait sous la contrainte seigneuriale et crée le bourg castral. On peut percevoir l’aboutissement de raisonnement de P. Toubert dans les propos de L. Feller « le village est né de la volonté des membres de l’aristocratie de rationaliser la mise en valeur de leur terre ». Le Castrum devient alors la cellule de base de l’organisation du territoire. Cet argumentaire a été complété par l’historien Robert Fossier qui tout en s’appuyant sur les travaux de P. Toubert publie en 1980 un co-ouvrage avec l’archéologue Jean Chapelot prônant le modèle de l’an Mil comme une rupture entre l’ordre issu de l’Antiquité Tardive et l’ordre féodal.

Le modèle de l’encellulement de Fossier : l’Eglise et le cimetière comme facteur et pôle du regroupement des habitats en plus du château

La théorie de l’encellulement est pleinement explicitée en 1982 par Robert Fossier dans son ouvrage Enfance de l’Europe, idée qu’il a déjà évoqué dans sa thèse en 1968 La Terre et les hommes en Picardie à la fin du XIIIe siècle. Tout en rejoignant la thèse de P. Toubert sur l’incastellamento, R. Fossier met en évidence que le regroupement des hommes s’effectuait par un autre vecteur polarisant l’église et son cimetière. Le cimetière apparaît comme l’un des points d’ancrage de l’habitat rural et montre la pénétration du christianisme qui s’est effectuée d’une part en la croyance en l’au-delà. Les morts et les vivants ont donc tendance à se rapprocher à la fin du Haut Moyen Age. L’historien Michel Cauvers défini cette relation avec la terre cimetieriale, l’homme « manifeste un rapport pacifié, spiritualisé à cette terre qui renfermait les corps des baptisés, le cimetière incarne parfaitement le processus simultané de spiritualisation et de spatialisation ». Ce dernier utilise également le concept « d’inecclesiamento », clin d’œil à P. Toubert, pour désigner l’importance de l’édification de lieux de culte. L’Eglise est promue au rang de maison commune et la zone géographique proche est perçue comme une zone d’asile et de paix.

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