Qu’apportent les études sociologiques sur la question du complotisme ? (1/6) : Introduction

   « La manipulation ça fonctionne parfaitement, la preuve ! Il n’y a pas que les missiles que l’on peut téléguider la haine aussi et les vrais responsables sont bien tranquilles. ». Voici l’un des messages que nous pouvons lire en dessous d’une vidéo Youtube sur les attentats du 11 septembre 2001. Un message anonyme mais aucunement solitaire, il rejoint des milliers de commentaires de la sorte sur Youtube et plus généralement sur la Toile et témoigne d’un phénomène des temps contemporains mais particulièrement présent ces dernières années, le complotisme. Mais qu’est-ce qu’une théorie du complot ? Cette question à l’apparence simple pose en vérité quelques problèmes car le complotisme relève au départ d’une bonne initiative, celle de ne pas croire tout ce que l’on nous dit, d’avoir un esprit critique sur ce que l’on voit et ce que l’on entend. Mais les complotistes ont tendance à pousser à l’extrême cette méfiance, ce doute jusqu’à remettre en cause l’évidence comme la rondeur de la Terre. L’essayiste Edgar Szoc donne la définition suivante, la théorie du complot « entend apporter une réponse à une question irrésolue, en assumant que la réalité n’a rien de commun avec ses apparences. Pour ce faire, elle dépeint les conspirateurs comme surnaturellement compétents et mal intentionnés. Enfin, elle se  fonde sur la recherche d’anomalies et s’avère irréfutable en dernière instance ». (Inspirez conspirez le complotisme au XXIème siècle, 2016). La théorie du complot s’accompagne souvent comme le souligne le sociologue Gérald Bronner, professeur à Paris-Diderot, d’un « millefeuille argumentatif » qui cherche à discréditer une version « officielle ». Ainsi au sein de leur argumentaire, les complotistes vont parfois utiliser l’expression « comme par hasard » pour « inférer un lien de causalité entre deux phénomènes concomitants » (Laurent Cordonier sociologue à l’Université de Paris-Diderot). Si l’on prend l’exemple du 11 septembre 2001, la version dite « officielle » explique que cet attentat a été perpétré par le groupe islamique d’Al-Qaïda avec comme chef Ben Laden. La théorie du complot va alors expliquer que derrière cette version se cache et le terme est important, un complot du gouvernement américain avec George W. Bush à sa tête qui a organisé cette attaque des deux tours et du pentagone. Les complotistes vont dire ainsi « comme par hasard l’avion de la maison blanche s’est crashé dans la forêt » ou même il y avait des explosifs dans les tours et encore des centaines d’arguments reçus comme des preuves par les croyants de ces théories.

   Cette méfiance d’une sous-réalité, d’une organisation cachée complotant pour assoir son pouvoir sur le monde n’est pas apparue au lendemain des évènements newyorkais. Les historiens s’accordent à dire que les premières théories du complot ont émergé avec la révolution française et la fameuse conspiration judéo-maçonnique. Emmanuel Kreis, historien des religions, explique que la Révolution est perçue comme une « expérience traumatisante et vue comme contredisant l’ordre naturel, la Révolution ne peut qu’être le fruit d’une conspiration totale, omnisciente et omnipotente. La Révolution devient le fruit de manœuvres orchestrées dans les “arrière-loges”. ». Au XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, il y a ce que Norman Cohn qualifie « d’antisémitisme démonologique » dans lequel le « judaïsme est une organisation conspirative, placée au service du mal ». Plus généralement, l’antisémitisme durant l’époque contemporaine et particulièrement en Allemagne nazie est conjointement lié au conspirationnisme avec l’idée de « l’ennemi intérieur, l’ennemi extérieur, l’ennemi du dessus (l’élite), l’ennemi du dessous (le prolétariat, les immigrés) » (Edgar Szoc). Aujourd’hui cet antisémitisme prend la forme notamment de l’antisionisme d’un Alain Soral par exemple qui voit dans certaines personnalités médiatiques françaises des défenseurs d’Israël. Au-delà de ces théories du complot presque omniprésentes depuis le XIXe siècle, il en existe beaucoup d’autres tels que le moon hoax autrement dit l’homme n’a pas marché sur la Lune dont nous reparlerons, les fameux Illuminatis, les reptiliens, mais aussi le complotisme ambiant autour de la nocivité de la vaccination.

   Ce dernier point pose la question de la dangerosité du complotisme et de pourquoi son combat est essentiel. Le complotisme peut en effet avoir des causes bien plus graves que de simples polémiques médiatiques. Laurent Cordonier note ainsi à propos des théories sur la nocivité des vaccins, « une telle croyance n’est probablement pas sans conséquence sur la réticence vaccinale observée dans le pays et sur les problèmes de santé publique qu’elle engendre. ». Plus récemment avec la crise du coronavirus, nous avons eu le cas de ces anglais qui ont détruit des antennes émettrices de 5G, car selon eux la 5G fait dysfonctionner le système respiratoire. Quand ce ne sont pas des antennes visées, cela peut être aussi des êtres humains et nous revenons alors au complotisme antisémite précédemment vu. Le triste exemple de l’attentat de Parkland est probablement le cas le plus significatif de la dangerosité du complotisme. Ici ce sont directement les victimes de ces attentats qui sont harcelées et taxées de « crisis actor », c’est-à-dire qu’elles seraient selon les complotistes des acteurs payés par le gouvernement qui aurait organisé cette « fausse fusillade » pour influencer le débat sur les armes à feu. On ne peut pas faire l’inventaire de toutes les théories du complot si tant est que cela soit possible. Chaque jour des centaines de théories font leur apparition sur le web.

   Cependant on peut se poser la question suivante : la théorie du complot est-elle toujours une croyance ? A en croire Gérald Bronner « il serait absurde, d’écarter par principe, l’hypothèse d’une machination ». L’anthropologue Véronique Campion-Vincent dit aussi « les complots existent : ils font partie du pouvoir » mais « un complot général n’existe pas ».

   Nous n’allons pas ici tenter de rentrer dans le débat de fond sur les arguments des complotistes sur certaines théories comme l’on fait nombre de scientifiques, car c’est pratiquement impossible de détruire une théorie du complot mais surtout parce que ce n’est pas le sujet de cette série d’articles. Le complotisme a été étudié sous plein d’aspects par les sciences politiques, par la psychologie, par l’histoire. En politique, par exemple le complotisme est rapproché aux extrêmes comme le souligne le politologue Jérôme Jamin, « le nationalisme, la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme, la dénonciation des élites, les discours anti-immigrés, mais aussi l’autoritarisme, l’antiparlementarisme et l’anticommunisme entretiennent tous à des degrés divers un rapport fondamental avec « une imaginaire du ‘’complot mondial’’ ». En médecine, on a même expliqué certains complots comme le résultat d’une paréidolie, c’est-à-dire « voir des éléments formels dans ce qui n’est qu’informel » comme l’engouement autour d’un possible homme sur la lune alors que ce n’est que l’ombre d’un cratère. Bref beaucoup de disciplines peuvent venir déconstruire des théories du complot.

   Il s’agit ici de voir comment nous pourrions aborder cette question du complotisme à travers le prisme de la sociologie avec les questions suivantes : Qui croit aux théories du complot ? Les complotistes viennent-t-ils d’horizons larges ou au contraire ont-ils des conditions de vie caractéristiques ? Quels sont leur volonté réelles derrière la croyance à ces théories et ces volontés sont-elles en lien avec leur condition ? De multiples études nous allons le voir ont émergé ces dernières années pour étudier le profil sociologique du complotiste à travers la publication de plusieurs sondages. Se reposant sur ceux-là, nous allons étudier le phénomène des théories conspirationnistes à travers quatre axes, premièrement une explication socio-politique à savoir le complotisme face à la modernité politique, deuxièmement une étude psychologico-sociale du complotisme, ensuite nous verrons en quoi « le complotisme fournit une explication aux frustrations sociales et au sentiment de relégation » (Gérald Bronner), enfin nous expliquerons pourquoi les récentes études tendent à montrer que les jeunes sont de plus en plus séduits par les théories du complot notamment avec l’avènement d’Internet. Mais commençons donc d’abord par noter que le complotisme est apparu avec l’avènement de la société contemporaine et que ce constat n’est pas sans rapport avec la naissance de la modernité politique. C’est l’objet de notre second article.

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