Antonio Damasio : une philosophie scientifique de l’affectivité

« Je le vois par ce que je ressens » Shakespeare, Le roi lear. Autrement dit, c’est mon ressenti, mon monde intérieur, qui me permet d’appréhender le monde extérieur. 

Selon Antonio Damasio, les sentiments jouent un rôle plus important que nous pouvons le penser. Ils « propulsent, évaluent, négocient nos activités et nos productions culturelles » L’ordre étrange des choses. Les sentiments apparaissent comme un facteur de motivation non négligeable dans l’histoire de l’humanité. La médecine aurait par exemple été propulsée par la compassion et l’empathie des premiers praticiens envers leurs patients. C’est aussi parce que nous accordons une grande importance à la souffrance et à l’épanouissement que l’espèce humaine apparait comme unique et en rapport constant avec le progrès. Et le progrès humain vient en grande partie de notre capacité et de notre tendance à nous souvenir du passé et à visualiser l’avenir. 

Alors, quand est-il de ces sentiments qui semblent avoir une place centrale dans l’humanité ? Pour Damasio, les sentiments seraient l’expression mentale de l’homéostasie

« Les sentiments naissent quand la vie est sur la corde raide : l’épanouissement d’un coté, de l’autre, la mort ». Il semble que les sentiments aient un rôle majeur dans la préservation de la vie. Et c’est ici qu’apparait le concept d’homéostasie. « L’homéostasie est l’impératif puissant, non réfléchi et silencieux qui assure la persistance et la prédominance de tous les organismes vivants ». Les sentiments permettent à l’homéostasie d’avoir une représentation mentale de l’état du vivant au sein de l’organisme. Et en ce sens, ils favorisent la perpétuation de la vie en prévenant les risques qui atteignent l’organisme. 

Le vivant nourrirait le désir non réfléchi et involontaire de persister et d’avancer vers l’avenir. Cette intention de persister dans son être peut être rapproché du conatus de Spinoza. Cette volonté d’autopréservation est la première réalité de notre existence. Spinoza disait que « l’effort par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être n’est rien d’autre que l’essence actuelles de cette chose ». L’impératif homéostatique est donc présent dès le commencement de la vie. 

L’apparition de l’esprit serait également déclenché par des sentiments : ceux de douleur et de plaisir. Les sentiments doivent être considérés comme le fruit d’une coopération entre le corps et le cerveau et non le produit unique de l’intellect, comme nous porterait à le croire l’opinion commune. On comprend alors pourquoi l’homme a une culture : cicéron utilisait le terme de « culture » pour désigner l’activité consistant à cultiver son âme. La culture est propre à l’homme dans la mesure où ses sentiments le portent à cultiver son âme et à motiver son intelligence créatrice. 

Il ne faudrait pas non plus croire que la science vise à nous distinguer des autres espèces. Si elle opère des distinctions entre l’homme et l’animal en faisant appel à la raison, à un intellect et des sentiments plus développés, elle trouve également des points communs : les orang-outan ont des comportements « désagréablement humains » et les chimpanzés sont capables de fabriquer des outil, les utiliser intelligemment et transmettre l’invention à leurs pairs. Le bonobo semble avoir des comportement sociaux qui se rapprochent d’une certaine forme de culture. Mais Damasio va remonter plus loin et considérer l’importance des bactéries, qui semblent s’organiser avec une certaine forme d’intelligence. Il y aurait déjà là une manifestation non réfléchie de survivre en appliquant le principe de moindre action. En d’autres termes, les fondements de l’homéostasie sont déjà présents chez les bactéries, qui sont la première manifestation de la vie sur Terre. De là, les intuitions et les tendances qui nous guident ont une origine très ancienne qui comprenait déjà les impératifs homéostatiques.

Depuis William James, nous considérons que le corps joue un rôle essentiel dans l’émotion. Le désordre physiologique entrainé par une émotion montre bien qu’un certain rapport existe entre les deux. 

Sensations et sentiments nous offrent constamment leur point de vue sur l’état de notre organisme. Les sensations proviennent des sens, là où les sentiments proviennent de l’esprit par l’intermédiaire de systèmes nerveux. Et l’homéostasie, en tant que processus de gestion de l’énergie s’appuie aussi bien sur les sensations que sur les émotions. Damasio rappelle que « la relation entre l’homéostasie et la physiologie se ressent à tous les niveaux du vivant, de la base jusqu’au sommet ». 

L’autre élément à considérer est l’esprit. Ce dernier serait crée par nos systèmes nerveux en élaborant des cartes sous forme d’images mentales. Et Damasio considère que les images du monde intérieur sont réparties en deux catégories : le monde vieux monde intérieur et le monde intérieur plus récent. Ici, les images du vieux monde intérieur sont vues comme les composants centraux des sentiments

Le nouveau monde intérieur, lui, fourni des images de la structure d’ensemble de l’organisme et produit des sentiments supplémentaires. Autrement dit, dans les deux cas, les images internes provoquées par le rapport de notre organisme avec le monde extérieur produisent des sentiments qui nous permettent de préserver, de conserver la vie et de la prolonger. Les sentiments ne sont donc pas là par hasard. Au contraire, il sont essentiel aux êtres vivants. Ils permettent de se sentir vivre, grâce à la variation de plaisir et de déplaisir mais surtout favorisent la perpétuation de la vie. Ils répondent donc à un impératif homéostatique en plus de permettre la sensation intense de vivre. 

L’intégration à grande échelle des images participe de la production de la conscience. Cette collection d’images lié à tel ou tel objet est en fait l’idée, le concept de l’objet. C’est grâce à la conscience que nous prenons connaissance des images. Pour Damasio, « Les images sont la monnaie universelle de l’esprit ». Autrement dit, l’unité de base de l’esprit est l’image. Et cela peut être l’image de la chose tout comme le sentiment qu’elle évoque. 

Les sentiments ont également un autre rôle : ils facilitent le souvenir et la remémoration dans la mesure où la situation, qui se compose d’image, est teinté par le facteur sentiment. Cela nous amène à vivre une partie de notre existence dans un futur anticipé et non plus seulement dans le présent. Nous voyons encore une fois prendre place l’impératif homéostatique. Celui-ci nous pousse à anticiper l’avenir, par l’intermédiaire des sentiments,  afin de préserver la vie en nous. 

Les sentiments sont d’autant plus nécessaires que nous n’existons que par un sentiment d’exister. Dans L’ordre étrange des choses, Damasio dit que « l’absence totale de sentiments provoquerait une suspension de l’être ». Les sentiments sont à voir comme les carburants du processus intellectuel et créatif mais également comme moteur de vie. Ils dépeignent l’état du fonctionnement de l’organisme ce qui fait que notre sentiment dépend du degré de bon ou de mauvais fonctionnement des organes. Le sentiment de malaise nous indique ainsi que l’organisme a un dysfonctionnement alors qu’un sentiment de bien-être signifie que l’homéostasie est respectée. 

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