Saint-Simon (1/3) : un voyageur philosophe plus que militaire

Saint Simon fait partie de ce cercle de penseurs modernes ayant apporté une vision totalement nouvelle sur leur époque. C’est un homme à la frontière entre deux mondes, entre deux époques que l’on peut qualifier d’antagonistes, le XVIIIe et le XIXe siècle. Héritier des « sciences humaines » du siècle des Lumières, Claude-Henri de Rouvroy comte de Saint-Simon, à ne pas confondre avec le mémorialiste de Louis XIV, va élaborer toute une pensée, toute une idéologie que Marx qualifiera ou plutôt caricaturera plus tard de « socialisme utopique ». Mais sa particularité est probablement sa primauté sur les autres penseurs. Il est en effet à la base de beaucoup de mouvements, du socialisme de Proudhon au positivisme d’Auguste Comte en passant par la sociologie d’Emile Durkheim. Evidemment comment ne pas alors parler du saint-simonisme, courant de pensée découlant directement de l’étude des textes de Saint-Simon. Barthélémy-Prospère Enfantin, Saint-Amand Bazard et puis Michel Chevalier sont les principaux leadeurs de cette école saint-simonienne. Non seulement il ressort de cette école de grands penseurs tel les trois que nous venons de citer mais il y a aussi parmi les disciples du philosophe socialiste de grands financiers et capitaines d’industrie participant directement à la grande révolution industrielle qui parcourt le XIXe siècle. Tous les saint-simonien nous le verrons cependant ne font pas la même lecture de leur maître et prennent parfois des chemins qui divergent. Cette divergence n’est d’ailleurs pas un hasard quand on pointe du doigt le fait que l’on oublie souvent de lire directement Saint-Simon que ce soit chez les penseurs du XIXe et en particulier les saint-simoniens eux-mêmes que chez les historiens d’aujourd’hui. On voit en effet le penseur presque uniquement par le prisme des nombreuses relectures de son œuvre. Pierre Musso, enseignant à la Sorbonne, dit ainsi que « le nom de Saint-Simon est plus célèbre que son œuvre ». Dans une réflexion philosophique et politique s’étendant durant le premier quart du XIXe siècle, Saint-Simon tente d’élaborer un nouveau système social et d’en établir les méthodes de réalisation. On comprend vite que le philosophe à tirer des premières quarante années de sa vie une grande expérience qui a fait évoluer sa pensée. Il faut donc dans un premier article étudier sa vie, de son enfance à sa mort en passant évidemment par la période révolutionnaire et impériale et ses multiples voyages qui ont influencé sa pensée. Se demandant alors pour quelles raisons retient-on de Saint Simon ce socialisme utopique, nous discuterons dans un second article de la pensée du philosophe en nous penchant uniquement sur le côté social et non sur tous les travaux scientifiques annexes. Enfin nous nous demanderons dans un troisième et dernier article quelle est la postérité de cette œuvre à travers l’étude des différents mouvements sous-jacents à l’école saint-simonienne.

Saint-Simon à l’âge de 35 ans peint par Hippolyte Ravergie

La vie de Saint Simon est à la manière de son œuvre déformée sous la plume de ses disciples mais nous pouvons cependant en tirer une biographie assez claire.

Son enfance et sa carrière militaire (1760-1790)

Saint Simon naît à Paris le 17 octobre 1760 dans une famille de l’aristocratie-paysanne picarde représentant les « seigneur de Berny ». Son père comme son grand père a eu une grande carrière militaire et le fils étant l’ainé des six garçons est destiné aussi à manier l’épée. Outre le milieu militaire, Saint Simon est aussi dès son plus jeune âge baigné dans le milieu intellectuel des Lumières recevant de ses précepteurs tel un certain d’Alembert une éducation portée sur une remise en question de la société. Quelques épisodes marquant de son enfance nous sont connus qui témoignent d’un « caractère énergique et courageux » (P. Musso). Par exemple il refuse à 13 ans de faire sa communion et s’enfuit du couvent de Saint-Lazare. Quelques mois plus tard il plante un couteau dans les fesses d’un de ces précepteurs.

A 17 ans, il entre dans l’armée en tant qu’officier. Après avoir obtenu par son père le poste de sous-lieutenant dans le régiment de Touraine, il devient capitaine dans le corps de cavalerie du même régiment et part quelques jours plus tard pour l’Amérique. On est alors en 1779 quand il découvre le dur combat aux côtés de Lafayette pour l’Indépendance des colonies face aux anglais. Il participe à plusieurs batailles dont le siège d’York. Il passe par différents postes dont le poste d’aide-major général des armées du marquis de Bouillé, mais il est fait prisonnier en 1783 en Jamaïque.

Outre l’expérience des combats et de l’enfermement, c’est la vision d’une nouvelle société naissante, d’une autre culture qui agite l’esprit du jeune militaire. « L’opposition entre la jeune Amérique et la vieille Europe lui permet de confronter l’esprit militaire à l’esprit d’entreprise. » nous dit Pierre Musso. Cette vision de ce système industriel américain en opposition au système féodal français le poussera vingt ans plus tard dans ses écrits à imaginer une nation dirigée comme une entreprise et non plus comme un « Etat guerrier et dépensier » (P. Musso).

Il rentre en France en 1783 pour rester caserné à Mézières durant deux ans jusqu’en 1785. Là il se perfectionne en mathématiques, en ingénierie lors notamment des cours donnés par Gaspard Monge au sein de l’Ecole royale du génie de Mézières. Il rencontre aussi le jeune chimiste Jean-François Clouet et en profite pour se perfectionner dans la chimie expérimentale. C’est surtout l’étude de l’hydraulique qui prend le plus clair de son temps, Saint Simon étant passionné par le mouvement de l’eau depuis son enfance passée le long de la Somme et de ses marais. Cette étude des fluides le suivra toute sa vie et restera son image métaphorique la plus récurrente quand il doit définir dans ses textes la circulation financière. Durant les années 1785-1786, son court séjour en Hollande, le « pays des canaux » (P. Musso), permet à Saint Simon d’en apprendre un peu plus sur cette branche de l’ingénierie. Il prend part à quelques projets de canaux en Espagne puis rentre en France à l’appel de la Révolution. Sa carrière militaire est terminée et l’homme d’épée va désormais laisser place à l’homme de plume ou du moins pour l’instant à l’homme d’argent.

Saint Simon, l’entrepreneur parisien durant la Révolution française (1789-1797)

La Révolution pousse Saint Simon en 1790 à renier son nom et son titre de noblesse mais c’est moins par obligation que par volonté personnelle qu’il fait cela. Il s’exprime devant les habitants d’une petite commune picarde « Il n’y a plus de seigneurs. Messieurs : nous sommes ici tous parfaitement égaux […] je vous déclare que je renonce à jamais à ce titre de comte que je regarde comme très inférieur à celui de citoyen. »

Saint Simon s’oriente de plus en plus à l’orée du XVIIIe siècle dans le besoin de s’enrichir, en spéculant dans un esprit d’entreprenariat. Il gagne beaucoup d’argent dans des « spéculations très lucratives depuis 1790 jusqu’en 1797 » selon ses propres mots. Il voit une mine d’or dans les biens de l’Eglise vacant à la suite de la Révolution. Enfin, avec l’argent de son riche ami Redern, il achète des terres pour les revendre plus cher.

Malgré un emprisonnement de quelques mois pour des relations diplomatiques douteuses, Saint Simon lance un service de messageries et dirige une maison de commerce. Il est le porte étendard de ces nouveaux financiers et politiciens de la capitale qui dépensent leur argent et deviennent des personnalités courues des cercles mondains.

Après des tensions avec son ami Redern, il décide de se consacrer définitivement à une carrière scientifique et troque son costume de spéculateur pour celui de philosophe-scientifique, penseur de son temps.

Saint Simon, le penseur de son temps (1797-1825)

C’est la rencontre avec le Dr Burdin qui motive ce choix. Ce dernier lui fait découvrir « l’importance de la physiologie » (S. Simon), concept qui dans la philosophie imagière de Saint Simon sera d’une grande utilité, le corps social étant assimilé au corps humain, la circulation de l’argent à la circulation du sang. Saint Simon navigue ainsi à Paris entre l’Ecole Polytechnique créée quelques années plus tôt et l’Ecole de Médecine. Il y retrouve Monge mais aussi Clouet, Berthollet et Lagrange.

Saint Simon après un séjour chez Madame de Staël se rend à Genève en 1802 pour y écrire son premier ouvrage les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, rempli de ses considérations, ses expériences et ses idées accumulées tout au long de sa vie. Il y développe sa « philosophie inventive » basée sur la pratique des différents métiers et études qu’il a pratiqués dont l’armée, l’ingénierie, l’entreprenariat et la médecine.

Ce changement de cap dans la vie de Saint Simon à l’aube du XIXe siècle s’accompagne d’une grande précarité pour lui à partir de 1805 qui à la manière des futurs écrivains romantiques pratiquent la plume dans la misère. Il est alors épaulé par son ancien domestique mais c’est surtout en 1813 lorsque sa mère meurt qu’il se retape quelque peu avec une bonne pension annuelle. Il a alors écrit un second ouvrage Introduction aux travaux scientifiques du XIXe siècle puis un troisième qui termine son travail épistémologique qui s’intitule Mémoire sur la science de l’Homme. La misère le rattrape vite mais c’est dans une volonté et une détermination sans faille à diffuser sa pensée que Saint Simon continue son travail en mangeant selon ses propres mots « du pain sec » et en vendant jusqu’à sa dernière chemise pour pouvoir acheter des copies.

Désormais Saint Simon fait appel à des écrivains pour retranscrire sa pensée. Il le dit lui-même « je présenterai mes idées telles qu’elles ont été forgées par mon esprit ; je laisse aux écrivains de profession le soin de les limer ». C’est ainsi qu’il publie avec Augustin Thierry De la réorganisation de la société européenne puis avec son secrétaire il publie en 1815, Opinion sur les mesures à prendre contre la coalition de 1815. De décembre 1816 à mai 1818, il dirige la publication des cahiers de L’Industrie.

Sa rencontre en 1819 avec le jeune polytechnicien Auguste Comte est décisive puisque ce dernier avant de devenir le père du positivisme est le collaborateur de Saint Simon jusqu’en 1824. Ensemble les deux hommes publient les derniers textes de L’Industrie mais aussi Le Politique en 1819 et enfin L’Organisateur en 1820. Sans s’attarder sur leur contenu que l’on étudiera dans la deuxième article, on peut tout de même souligner que la critique de Saint Simon des grands du royaume lui a valu quelques problèmes judiciaires. Problèmes judiciaires qui n’arrangent pas, loin s’en faut, la précarité du philosophe le plongeant dans le désespoir à tel point qu’en 1823, Saint Simon perd un œil alors qu’il tente de se suicider par arme à feu.

Durant les toutes dernières années de sa vie, les quelques aides qu’il reçoit de ses adeptes ou de ses amis lui permettent de rédiger un ouvrage Le Nouveau Christianisme où le thème de la religion chrétienne apparaît pour la première fois.

Il meurt le 19 mai 1825 en laissant à ses fidèles ses dernières paroles :

« Toute ma vie se résume dans une seule pensée : assurer à tous les hommes le plus libre développement de leurs facultés. »

Saint-Simon

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