Poussés au bout de leur existence, à la frontière entre la vie et la mort, traversés par des vagues de peur, de souffrance, les naufragés de la Méduse ont vécu l’enfer, l’enfer de la mer, de la violence et de la folie. Cet évènement a poussé ces hommes dans un drame homérique à activer leur instinct de survie. Outre l’histoire d’un drame humain, le naufrage de la Méduse est aussi l’histoire de multiples erreurs, d’un capitaine dangereusement inexpérimenté et du combat des faibles contre les forts. Toute la violence sociale, physique et morale de l’humanité est résumée dans un seul épisode.

le naufrage de la méduse
Le Radeau de La Méduse par Theodore Géricault ; 1818

La Méduse

   Frégate moderne, un grand bâtiment composé de quarante-deux canons, capable avec ses trois mâts de voguer à une vitesse grandiose dans n’importe quelles eaux de l’Atlantique, La Méduse est à la pointe de la technologie en ce début de XIXe siècle. Elle est à l’origine d’un contrat du 11 mars 1807 entre l’Etat français et la société Michel Louis Crucy établie à Paimboeuf en Loire-Inférieure. Sa construction dure quelques années avant sa mise à l’eau en 1810 à l’apogée de l’empire napoléonien. La jeune frégate effectue ses premières missions de 1810 à 1814, transportant tantôt des marchandises, tantôt des gouverneurs. Tous se passent pour le mieux et à la chute de l’empire, Napoléon a l’idée de se servir de La Méduse. Elle se trouve alors à Rochefort en juillet 1815 prêt à faire voler l’Aigle vers l’Amérique. Mais le projet de fuite est finalement abandonné, menacé notamment par la flotte anglaise.

La Mission

   La Restauration est le cadre de négociations européennes où la France en tant que vaincu est évidemment un acteur majeur de ces débats. C’est avant tout les questions de frontière qui sont au centre de ces discussions et notamment la colonisation. L’Angleterre doit céder le Sénégal à la France lors du traité de Paris. Il faut alors transporter le nouveau gouverneur, sa famille et les fonctionnaires qui l’accompagnent dans cette nouvelle colonie.

   C’est ainsi la Méduse qui s’attelle à la tâche accompagnée de trois autres navires, l’Echo, l’Argus et la Loire dans un ensemble navale que l’on nomme à l’époque la division. C’est en tout quelques centaines d’hommes qui quittent la France. Parmi eux se trouvent donc le colonel Schmaltz (gouverneur), le futur explorateur Gaspard Théodore Mollien mais aussi l’écrivaine Charlotte-Adélaïde Dard. Un premier problème survient avant même le départ. Par le manque de place, les responsables de ce périple ont la bonne idée de réduire le nombre des membres d’équipages pour permettre à des officiers novices en navigation de prendre place. Une première erreur avant le tragique destin odysséen de la Méduse.

   Qui de mieux pour symboliser cette inexpérience des membres d’équipage que le capitaine lui-même, Hugues Duroy de Chaumareys. Ce dernier est un noble royaliste détesté par ces compagnons de navigation pour la plupart défenseur de Napoléon. Il n’a plus navigué depuis plusieurs années, en l’occurrence depuis la fin de l’Ancien Régime. Restauration oblige, on remet sur pied des navigateurs plus à même de naviguer, trop sur d’eux dans des eaux qu’ils croient connaître mais dont certains détails peuvent être fatal. Cet homme de 51 ans, survivant du massacre des royalistes de 1795 croît qu’il est bon de ne pas écouter les conseils de ces subordonnés. Comment a-t-il put devenir capitaine ? C’est bien cette question que se pose les membres d’équipage. La confiance règne au sein de la Méduse.

le naufrage de la Méduse

Le départ

   Tout est fin prêt pour le grand départ sous un soleil de juin radieux. Tout est fin prêt est quelques peu une expression exagérée car en plus de l’inexpérience que l’on vient de faire part au sein du navire, un autre problème survient et non des moindres. En effet les cartes qui constituent la Bible en navigation, sont extrêmement défectueuses à tel point que des erreurs de l’ordre de plusieurs dizaines de kilomètres sont attestées. Mais le capitaine ne possède que ces cartes de l’hydrographie française de Belin, mortellement dangereuse.

   Malgré tout le 16 juin 1816, les quatre navires quittent Rochefort. Le vent est favorable et ne laissent rien présager des péripéties futures. Ce n’est pas une surprise le capitaine multiplie les erreurs en ce début de voyage. Il va à l’encontre des règles fondamentales de navigation et notamment de navigation groupée avec une division de bateaux. Et l’une d’entre elles stipule qu’aucun navire ne doit partir seul et s’éloigner de sa division pour de multiples raisons évidentes aux yeux des subordonnées mais à priori pas aux yeux du capitaine Chaumareys. La Méduse est comme on l’a dit plus haut le navire le plus rapide de l’époque et évidemment il distance rapidement les autres et foncent seul droit au mur ou devrait-on dire droit au sable. Car oui une quinzaine de jour après le départ, La Méduse s’approche des côtes africaines symbolisées et marquées par des courants violents, des récifs invisibles mais surtout des bancs de sable à l’apparente innocence mais dont l’un d’entre eux sera responsable d’un drame effroyable. Face à cette constatation de la Divine Nature et ajoutant à cela la possibilité d’une tempête, la raison pousserait à la prudence mais encore une fois le capitaine n’en est pas de cet avis.

   Face aux contestations des membres d’équipage, le capitaine se sent tout puissant et veut arriver le plus vite possible au Sénégal. L’Echo avait jusque-là suivit mais son capitaine prudent décide de changer sa route et laisse seul la Méduse s’enfoncer dans l’enfer de la mer.

Voir aussi l’article : Histoire de la France Moderne

le naufrage de la méduse

Le naufrage de la Méduse sur le banc d'Arguin

   La frégate navigue dans des eaux dangereuses non pas en raison des vagues mais en raison de la faible profondeur. En effet, c’est proche des côtes africaines, proche de la Mauritanie que se trouve un grand banc de sable de 12 000 km², le banc d’Arguin. Le 2 juillet, le capitaine vérifie la profondeur sous la coque. Celle-ci augmente rassurant le capitaine qui se dit qu’il passe à côté du banc, qu’il « arrondit sa tête ». A trois heures du matin, le fond n’est plus visible. Chaumareys pensant avoir dépassé le banc met cap au sud en plein dans la direction du banc, en plein dans la direction du désastre.

   A deux heures de l’après-midi, les eaux deviennent boueuses mais le capitaine met du temps avant d’agir et d’ordonner le changement de cap. C’est trop tard, le navire s’immobilise et les hommes sont désespérés par la situation. Le ridicule du capitaine n’est que plus fort quand on lui apprend que la Méduse s’est échouée à marée haute. Les esprits reviennent peu à peu et les premières actions tentent de sortir la frégate de là en l’allégeant et en la renflouant. Mais les hommes se rendent vite compte que l’espoir de sortir le bateau de là est vain. Il voit le changement de couleur de l’eau qui détermine la profondeur et comprennent alors que la mer profonde n’est qu’à quelques centaines de mètres du bateau. Après deux jours de tentatives pour se rapprocher de celle-ci, les hommes décident de construire un radeau, ce fameux radeau qui n’est pour l’instant qu’un moyen d’alléger le bateau en disposant du matériel dessus.

le radeau de la méduse

le naufrage de la Méduse

   Grâce à des tonneaux de vin et d’eau et des mâts, les hommes sous la gouverne d’Espiaux construisent un radeau de 20 mètres de long sur 7 mètres de large. Ils l’appellent « la machine ». C’est donc un ensemble de bout de bois et de planche liés entre eux par des clous mais surtout par des cordes.

   Le 4 juillet représente l’ultime faux espoir. Alors que le climat est bon, les hommes lancent une ancre à la mer. La Méduse bouge puis flotte mais la marée vient vite remettre les choses à leur place et la frégate est de nouveau immobilisée sur le sable. A partir de là, les hommes sont confiant quant à l’issue de toute cette histoire. Mais la nature en a décidé autrement et va rappeler à ces hommes qui gouverne en mer.

   La nuit est tombée, et l’odeur de la tempête se fait sentir. Le vent monte parallèlement à la mer et les vagues se réveillent. La Méduse ne tient que quelques minutes avant de voir l’eau la transpercer vers trois heures du matin. L’eau s’engouffre, le gouvernail est détruit. Certes la Méduse ne coule pas puisqu’elle est disposée sur le banc de sable mais elle n’est plus en état de repartir. S’en est finit des espoirs de sortir cette carcasse du sable, la Méduse n’est plus qu’une épave.

   Dans ce jour où la survit n’est que seul obsession des vivants, les plus hautes bassesses humaines sont réalisées. La tension monte lors de cette journée et le capitaine est hué et pas loin d’être abattus par les soldats présents sur le navire. Comprenant que le désastre arrive, une liste est faite pour sauver les hommes les plus « prestigieux » du navire. Ils embarquent tous sur les canots de sauvetage et laissent 151 hommes s’entasser sur le radeau. C’est le début de l’histoire d’un enfer, d’une tragédie humaine.

Voir aussi l’article sur les Mérovingiens

l'histoire d'un enfer

   Le jeune marin Coudein est affecté en tant que commandant du radeau. Il est accompagné de 150 hommes (dont une femme) parmi eux des soldats, des marins, un géographe et des ouvriers. Le poids de ces hommes enfonce le radeau et la situation est déjà alarmante alors que le radeau n’est pas encore parti.

   Le radeau est ingouvernable et c’est sans carte, ni boussole avec quelques barils de vin et d’eau mais sans nourriture que ces hommes embarquent en espérant atteindre la côte. D’abord accompagnés par les canots du capitaine Chaumareys, le radeau est par la suite laissé par ces hommes dont la lâcheté n’est que plus grande.

   Certains glissent durant leur sommeil et tombent à la mer ou se cassent les jambes contre le bois. La tension monte entre les hommes, certains se jettent à l’eau par désespoir. L’instinct de survie laisse vite place pour quelques hommes à la folie. Ces derniers veulent même détruire le radeau pour une mort plus rapide.

le naufrage de la Méduse

   Au deuxième jour déjà 20 hommes sont morts, au troisième le nombre monte à 83 morts. Au sein de cette embarcation de fortune, les hommes se battent entre eux et des clans se forment entre les officiers et les marins. Les plus forts jettent à la mer les plus faibles qui se font parfois dévorés par les requins.

   Il ne reste alors que 15 survivants sur le radeau. Certains mangent des bouts de cordes et de bois pour avoir la sensation de se nourrir. Ils boivent leur urine. La caractéristique de ces situations de survit est marqué souvent par un paroxysme qui se situe dans la pratique du cannibalisme sur les corps morts présents sur le radeau. La viande humaine est mangée crue ou bien salée et séchée au soleil.

   Le 17 juillet, c’est un radeau de 15 survivants que le navire l’Argus découvre en pleine mer. Ils sont amenés à Saint-Louis mais cinq d’entre eux meurent finalement d’épuisement.

Si vous aimez les mathématiques, vous pouvez jeter un œil sur l’article : L’infini en Maths

la polémique sur le naufrage de la méduse

   Les naufragés de la Méduse (ceux des canots et ceux du radeau) sont ramenés en France où la polémique autour de cet évènement monte. Le ministre de la marine qui a laissé Chaumareys prendre les rênes de la navigation doit démissionner. Tandis que le capitaine lui, est condamné à trois ans de réclusion et à une dégradation militaire. Il sera toute sa vie détesté par la population locale du Limousin où il habite après sa réclusion.

   Le critique va plus loin que les simples faits. C’est une indignation générale contre le caractère archaïque de la marine et contre les royalistes qui la dirigent. C’est en somme un scandale qui remet en cause la Restauration.

l'oeuvre de Géricault

Théodore Géricault par Horace Vernet

   Entre 1818 et 1819, le peintre français Théodore Géricault réalise une œuvre monumentale de 491×716 cm sur le terrible épisode maritime qui a eu lieu deux ans plus tôt. Il nomme tout simplement le tableau Scène de Naufrage mais le renomme par la suite le Radeau de La Méduse. Géricault sait pertinemment qu’évoquer ce sujet sensible dans son tableau permettra à celui-ci de gagner encore plus en popularité. Cette œuvre aujourd’hui exposée au musée du Louvre et connu mondialement s’inscrit dans le mouvement romantique et en devient une pièce incontournable.

   Le naufrage de la Méduse a laissé à cout sur des traces dans la société française. La marine n’aura de cesse de s’améliorer par la suite mais le tueur de sable deviendra un siècle plus tard un monstre de glace et les mêmes violences humaines résultant de l’instinct de survie se montreront avec la même force.

Écrit par Hugo Thompson

Les images présentes dans cet article sont tirées de WikipédiaCommons