Le passage du Haut Moyen Age au Moyen Age Central est marqué par un changement profond de la société avec l’apparition de la féodalité. Parallèlement des systèmes complexes se construisent sur les bases de la vassalité et pour les historiens médiévistes il est de plus en plus dur de s’y retrouver. C’est alors par la lecture des quelques textes produits à cette époque qu’ils développent leurs thèses historiques. Si la vieille école se concentre sur les lettres de Fulbert de Chartres, un texte va se révéler fondamental dans l’étude de la société féodale, le Conventio Hugonis ou Conventum. C’est un texte latin écrit en Aquitaine au début du XIe siècle. Conservé actuellement à la Bibliothèque Nationale de France, ce manuscrit de 342 lignes ne nous est connu qu’à travers trois copies dont la plus ancienne date du milieu du XIe siècle (le manuscrit latin 5927 de la BnF), l’original ayant disparu. Son nom est tiré de l’usage des historiens qui par les nombreux accords (conventi) présents dans le texte en ont dégagé cette titulature latine de conventum.

Le Conventum

L’auteur (inconnu par les historiens) nous dévoile l’histoire d’une relation émaillée de nombreux conflits entre le comte Guillaume de Poitiers soit à l’époque le duc d’Aquitaine Guillaume V le Grand et son vassal Hugues de Lusignan dit « le Chiliarque » (commandant de mille hommes en grec). Ce dernier revendique des droits sur certains biens de Guillaume à savoir des châteaux et des fiefs mais le maître n’en est pas de cet avis. Dépassés la nature matérielle de ce document, les historiens ont voulu se pencher plus précisément sur la nature véritable du texte. Le débat historiographique qui en a résulté au XXe siècle a été très fourni et l’est encore aujourd’hui. Nous n’allons pas nous étaler sur toutes les théories mais juste effleurer le propos des principales hypothèses à commencer par celles d’Alfred Richard. L’historien poitevin voit dans le conventum un texte écrit par un proche d’Hugues de Lusignan défendant son maître face au sulfureux comte de Poitiers. C’est l’idée d’un texte historique à but politique qui prévaut chez nombre d’historiens du XXe siècle comme Éric Bournazel et Jean-Pierre Poly qui y voient en 1980 une plainte d’Hugues envers son seigneur. George Duby perçoit quant à lui une possible preuve écrite en cas de rupture de l’accord entre Hugues et Guillaume. L’année 1995 est marquée par la sortie de la première édition française du Conventum dans laquelle George Beech, historien médiéviste américain introduit une idée totalement nouvelle et nettoyée de toutes les thèses passées. En effet pour lui le conventum n’est rien d’autre qu’un récit de fiction relatant une histoire abracadabrantesque pour le simple plaisir de l’aristocratie. C’est ainsi une sorte de préfiguration des chansons de geste se développant quelques décennies plus tard tel que Raoul de Cambrai. Le débat qui s’en suit entre le médiéviste américain et l’historien français Dominique Barthélémy témoigne parfaitement du caractère énigmatique de ce texte capable de faire surgir dans le débat sur sa nature deux thèses totalement antinomiques, caractère qui en fait sa renommée dans les études historiques sur la féodalité. Une renommée qui n’est pourtant apparue que tardivement depuis les années 60, le conventum passant de l’étude de l’histoire locale à l’histoire générale du Moyen Age. Si l’on s’accorde sur les premières hypothèses d’un texte à connotation politique, la date et le contexte de création deviennent primordiaux dans l’analyse du conventum. Écrit durant les années 1030-1050, le texte entre dans le cadre d’un contexte politique tendu où les princes depuis plusieurs années se sont accaparés les charges publiques et ont limité le pouvoir royal capétien au territoire du bassin parisien. C’est aussi le moment où nombre de vassaux se libèrent du pouvoir de leur comte dans ce que Jean-François Lemarignier appelle « la dislocation du pagus ». Plus localement, les conflits féodaux entre les fils de Guillaume V pour la succession de leur père étrillent le Poitou. C’est donc dans un contexte compliqué que ce fameux texte est écrit. Le document étudié ici est un extrait du Conventum qui illustre parfaitement l’ensemble du manuscrit. Est relaté dans cet extrait l’un des épisodes du récit qui voit s’opposer le père et le fils Aimeri d’un côté à Hugues de Lusignan de l’autre sur la possession de différents châteaux. Un autre personnage du nom de Bernard de la Marche change au cours de l’histoire de position et s’allie dans un premier temps avec Hugues puis se place du côté d’Aimeri. Le comte Guillaume fait figure d’autorité sur le Poitou en tant que duc et intervient dans les multiples conflits.

La Commune de Paris

Ce texte nous amène à nous poser la question suivante. En quoi cet extrait du Conventum nous témoigne du système féodal du XIe siècle en plein bouleversement tout en créant l’interrogation sur la finalité de son écriture ? Nous nous attacherons dans un premier temps à comprendre l’apport du texte sur la connaissance de la société féodale dans le Poitou du XIe siècle puis nous expliquerons les raisons qui font que ce texte est le témoin de la lutte des chefs locaux envers le pouvoir comtal et enfin nous apporterons notre petit grain de sable dans le débat historiographie sur la nature du Conventum à savoir, est-ce un acte politique ou la préfiguration d’une chanson de geste.

le Conventum, témoin du système féodal du XIe siècle et des relations vassaliques

Une impression de prime abord de désordre du fait de l'absence d'autorité Royale

A première vue, l’auteur de l’extrait de ce conventum nous laisse une impression de désordre. On y observe une succession de conflits avec l’engagement d’une multitude de partie combiné à cela un sentiment d’absence d’autorité dissuasive. On note dans un premier temps un conflit au sein d’une seigneurie « Un tribun nommé Aimeri enleva à son seigneur Bernard le château de Civray » l 1, une seigneurie étant un cadre dans lequel s’exerce la domination du seigneur sur la terre et sur les hommes on ne peut que se questionner sur le fait qu’un homme puisse enlever à son seigneur un château. Un conflit qui s’étend rapidement dans la région du Poitou avec d’autres acteurs. Un seigneur nommé Hugues et ayant des droits sur ce même château s’en empare au prix de lourdes pertes « engagea un bon combat pour le château de Civray : il  en reçut grand dommage sur ses hommes et sur beaucoup d’autres de ses biens » l14-15 et on constate de surcroît le siège d’un autre château « le Comte assiégea le château de Mallevault » l 21 toujours en lien avec les agissements du dénommé Aimeri. En outre des changements d’alliances incessants et des trêves non respectées qui accentuent ce sentiment de désordre on voit l’ajout d’acteurs visiblement extérieurs au conflit initial comme « l’évêque de limoges » l 43 qui s’allie à Hugues et lui apporte un soutien militaire. Ce qui nous permet de rappeler qu’au XIe  siècle, un évêque peut être un seigneur et avait le droit de mener des hommes à la guerre. Ces nombreux conflits ont pour conséquence d’amener dans la région les dommages coutumiers d’armées en mouvements avec le pillage et la destruction « S’était emparé du bourg et de la barre brûlant tout, faisant du butin et des captifs et commettant toutes sortes d’autres méfaits » l59 à 61 et d’autres exactions. Il y a donc un non-dit dans ce texte ou du moins dans cet extrait (peut-être expliqué dans une autre partie du conventum) qui explique ce sentiment de désordre puisqu’à l’époque il est connu de tous. C’est l’absence de l’autorité royale. L’autorité royale existe belle et bien mais elle est cantonnée à cette période à une petite portion du territoire avec Orléans, Senlis et Paris. On reconnaît le  Roi en tant qu’entité mais ceux qui détiennent un véritable pouvoir c’est l’aristocratie locale représentée par des Ducs ou Princes régissant plusieurs comtés. Ici c’est Guillaume V le Grand, comte de Poitiers et Duc d’Aquitaine qui représente la plus grande autorité territoriale.

le comte Guillaume V le Grand, une interprétation originelle du droit féodal et de l'ordre seigneurial

Nous expliciterons ici le rôle du comte Guillaume V dans son droit féodal le plus important. C’est lui qui détient le pouvoir dans le cadre qu’est seigneurie. Il y a le titre de comte de sorte qu’il est le détenteur de la Potestas représentant une part de la puissance publique. Le conventum nous démontre que l’attribution des fiefs est un droit féodal du comte et que c’est seulement lui qui a le pouvoir juridique pour construire un château « Et le comte commença à élever pour Hugues le château de Couhé » l 17. La construction du Castrum dépend de sa volonté à cet égard Aimeri est dans l’obligation l 25 de reconstruire le château « Et le comte fit un arrangement avec Aimeri et l’autorisa à reconstruire le château de Mallevault ». Le comte Guillaume attribue les fiefs à ses vassaux et ce fief devient la seigneurie du vassal qui est en somme l’ensemble des revenus qui lui est attribué. On emploie alors le terme de Vassal chasé. On perçoit dans l’extrait l’importance du fisc qu’attribue le comte à chaque seigneur ou ce terme revient de nombreuse fois notamment de la part de Hugues de Lusignan qui s’alarme d’avoir perdu son fisc « Tout va très mal pour moi parce que le seigneur que j’ai pris par ton conseil vient de m’enlever mon fisc » l 35-36 et donc tous les revenus qui y sont rattachés (cens, péage…). Ce droit féodal décrit ici est en lien direct avec les relations vassaliques.

La représentations de ces liens Vassaliques

Le conventum de 1030 est un exemple parfait pour démontrer les obligations que se doivent d’entretenir un suzerain et son vassal. Les deux sont joints par des obligations réciproques. Comme le stipule le texte Hugues se doit d’obéir à son suzerain et le comte Guillaume V ici lui rappel « Tu procèdes tellement de moi que si je te disais de te faire un paysan un seigneur, tu devrais le faire » l 8-9 ainsi que de se fier en sa parole « Et Hugues s’en remit à la créance de son seigneur par une promesse solennelle » l 14. Hugues en tant que vassal doit le consilium, qui veut dire conseil ici caractérisé par de nombreux plaids seigneuriaux ou l’on discute des affaires politiques et judiciaire l 30-37-48-49-54. On aperçoit également qu’il rejoint l’armée du comte, l’Ost  quand celui-ci lui demande « Le Comte emmena Hugues avec lui pour l’Ost au château d’Apremont » l 47-48. Partant du fait que le contrat vassalique est réciproque, le comte Guillaume a des devoirs envers ses vassaux. Outre le fait de remettre un fief comme nous l’avons évoqué dans notre deuxième sous-partie, le suzerain se doit d’être le protecteur de son vassal. Dans le conventum en plus de se porter garant « pleige » l 11 pour l’accord passé entre Hugues et le seigneur Bernard, le comte Guillaume lui apporterait également un soutien militaire si ce dernier manquait à sa parole « je t’apporterais par foi l’aide que je te dois » l 13-14. Il promet à Hugues de nombreuse fois protection « Ne crains pas, tant que tu seras avec moi, que Bernard et ses hommes te fassent quoi que ce soit » l 53-54 et « je les confondrais et je te viendrais en aide » l 57-58.

Après avoir vu le système féodal du XIe siècle hérité de celui du Xe, il semble nécessaire d’expliquer en quoi celui-ci connaît de nombreux bouleversements.

“la dislocation du pagus”, Jean-François Lemarignier

“la dislocation du pagus”, Jean-François Lemarignier

Le Castrum qui est le château occupe une place prépondérante dans le texte du fait de son importance. Il est au centre des conflits de cet extrait ce qui laisse présager de son importance militaire ainsi que de son implantation géographie stratégique. On constate ici un phénomène de multiplication des châteaux « Et le comte éleva pour Hugues le château de Couhé » l17 où le seigneur a pour volonté d’asseoir son pouvoir sur les hommes autant que sur l’espace. On dénombre dans cette extrait pas moins de 9 châteaux «Civray » l1, « Couhé » l17, « Chizé » l19, « Mallevault » l21, « …. » l 44, « Blaye » l 48, « Apremont » l 48, « Lusignan» l 59, « Confolens »l59. Le conventum en plus de démontrer la multiplication des châteaux nous laisse apercevoir ou devrions nous dire entrevoir puisque nous allons émettre que de simples hypothèses sur l’évolution du castrum. Durant le début du XIe siècle c’est la motte castrale qui fait office de construction modèle du castrum. Sa description est simple, elle est implantée sur une bute naturelle ou construite et se matérialise par une palissade et une tour en bois fortifié. Cette forme de castrum est bien présente dans le conventum du fait de la rapidité à pouvoir construire une enceinte fortifiée en prenant comme exemple le château bâti par l’évêque de limoges et Hugues « Ils construisirent un château » l 43-44 et par le même exemple la facilité de le détruire « lui enleva le château et le détruisit par le feu » l44, on souligne ici le terme par le feu qui sous-entend qu’il était en bois. Toutefois on note la possibilité d’une évolution de la motte castrale vers le donjon ou la pierre devient le matériau de construction de base surtout pour la tour. Une hypothèse que nous soutenons du fait qu’une partie de château de Confolens échappe aux flammes « le château vieux qui échappe au feu » l 62-63.

Le Conventum

Une puissance tirée de l’ascendance familiale

Ce conventum a le mérite de souligner les nombreuses revendications familiales. Des revendications qui reposent sur le fait que la seigneurie qui en faisait l’objet avait appartenu à un de leurs parents. Le seigneur Hugues de Lusignan revendique une partie du château de Civray qui avait appartenu à son père « cette partie du château qui avait appartenu à son père » l4 et de la même façon Aimeri II fils de Aimeri I revendique les biens dont s’était emparé son père  et rentre en conflit avec Hugues « A la mort d’Aimeri, une grande lutte s’éleva entre le fils de ce dernier nommé lui-même Aimeri ». Ces deux exemples au sein de l’extrait nous laisse constater l’ancrage des lignées aristocratiques au sein de leur fief ce qui va à l’encontre du système vassalique ou c’est le comte qui décide de l’attribution des fiefs. Une volonté de patrimonialisation des fiefs par le pouvoir local.

Une indépendance croissante des vassaux auquel le comte s’oppose

La volonté de patrimonialisation de l’autorité locale décrite dans la partie précédente s’adjoint d’une volonté d’émancipation. La désobéissance vis à vis du comte est très présente dans l’extrait. Dès le début on constate que Aimeri s’empare d’un château sans l’aval du comte ce qui provoque sa colère « La colère du comte Guillaume contre Aimeri » l2. On déduit que l’autorité du comte Guillaume V duc d’Aquitaine s’affaiblit puisque les seigneurs n’hésitent pas à défier son autorité et cela à plusieurs reprises comme Aimeri « Le comte se fâcha gravement avec Aimeri à cause du château de Chizé dont ce dernier s’était emparé » l 19. Le comte seul garant de son autorité s’oppose frontalement « Alors le comte assiégea le château de Mallevault » l20 ou indirectement « ordonner à Hugues […] afin que l’un et l’autre unissent leurs forces dans la lutte contre Aimeri » l3-4 par l’intermédiaire de ses vassaux à ceux qui essayent de lui prendre une part de la potestat dont il est le détenteur. Le conventum nous montre également la présence de château adultérin, c’est à dire construit sans l’autorisation du comte et symbole de cette indépendance croissante dont font preuve les seigneurs « L’un et l’autre s’avancèrent contre Bernard dans la Marche : ils construisirent un château » l43-44. De la même façon, conscient que certains de ses vassaux outrepassent leur droit il n’hésite pas à réprimer sévèrement ces actes « lui enleva le château et le détruisit par le feu » l44.

Il est pertinent d’étudier le fond de ce texte pour appréhender cette société complexe que certains ont qualifié d’anarchie féodale. Mais l’historiographie récente a remis au centre des débats la question de sa nature, certains défendent le caractère historique et politique du texte d’autres défendent son caractère fictionnel.

le Conventum, un acte politique ou une chanson de geste ?

Un portrait à charge du comte d’Aquitaine

Le texte est clair dans ses intentions et ne pose aucune ambigüité quant à l’orientation critique qu’il prend sur les personnages. Le grand méchant de ce texte est sans aucun doute le comte d’Aquitaine qui nous est présenté sous un mauvais jour. Des vices caractéristiques lui sont apposés.

On perçoit tout d’abord un comte autoritaire qui se met en « colère » (L 2 et 6), qui se « fâche gravement » (L 19) contre ses vassaux jusqu’à détruire « par le feu » un château (L 44). Cette autorité très forte se montre pleinement dans l’épisode de l’ost de Blaye où « c’est par la force et contre sa [Hugues] volonté que Guillaume l’emmena avec lui » (L 54). Cette violence et cette autorité forte peuvent être expliquées par le phénomène de décomposition interne des comtés qui a lieu à l’époque. En effet le comte tente de garder son pouvoir sur son territoire face à des seigneurs et des chefs locaux de plus en plus dissidents tel qu’Aimeri dans ce texte.

La perfidie reste le défaut le plus présent dans cet extrait du Conventum. En effet Guillaume ne tient que très rarement parole. Il construit c’est vrai le château de Couhé qu’il a promis à Hugues (« le château fut construit » L 31) mais cela reflète plus un retard dans la promesse qu’une parole véritablement tenue. En effet, il renonce dans un premier temps comme l’indique la ligne 19 du texte : « mais il prit langue (accord verbal) avec Aimeri, renonça au château et cessa complètement d’aider Hugues. ».

L’auteur de ce document utilise par deux fois un schéma particulier en utilisant le dialogue pour montrer avec force le caractère déloyal du comte. Ainsi après que Hugues lui ai demandé dans une parole de l’aide, une phrase indique que le comte ne l’aide pas : « Je te pris et je t’enjoins par la foi qu’un seigneur doit en aide à son homme » (L 37) rappel de Hugues de la relation féodo-vassalique et appel à l’aide puis « Mais le comte ne l’aida en rien, ne fit aucun arrangement en sa faveur » (L 39-40) ; on retrouve ce schéma plus loin « Mon seigneur c’est le moment de m’aider » (L 63-64) appel à l’aide de Hugues puis « Mais le comte ne donna à Hugues ni aide ni conseil d’aucune sorte » (L 64-65). Ce schéma tend à accentuer le sentiment d’injustice dans la situation d’Hugues. 

L’utilisation du dialogue est essentielle pour montrer que Guillaume ne tient pas parole. Ce n’est pas une utilisation anodine de la part de l’auteur, et c’est un indice pour les historiens qui défendent l’idée que ce texte est un acte politique bien construit contre Guillaume faisant l’éloge de la lutte contre le pouvoir comtal. Ainsi le comte dit ligne 12-13 « Confie-moi ces otages par une convention stipulant que si Bernard ne respectait pas, par foi, les convenances conclues avec toi, je les remettrais sous ta garde », une parole non tenu puisqu’il est dit quelques lignes plus loin que Guillaume « ne lui rendit pas ses otages qu’il rendit, libres, à Bernard. » (L 40). Le dialogue accentue donc le sentiment de fourberie qui ressort de la personne du comte. L’expression de fourberie est d’ailleurs utilisée dans le Conventum par les mots latin « malum, ingenium » comme le souligne dans les Annales de Janua, Clément de Vasselot, doctorant de l’Université de Nantes.

Hugues de Lusignan, un portrait victimaire qui ressemble à un plaidoyer

Hugues est à n’en pas douter le personnage central du texte et précisément ici de l’intrigue et des conflits de pouvoir. Il ressort tout au long du récit comme la victime à la fois des mauvais agissements et des trahisons des autres vassaux du comte Guillaume tel qu’Aimeri, mais aussi de Guillaume lui-même comme on l’a vu précédemment.

Dès les premiers lignes, Hugues est « contrarier » (L 5) par le problème de succession du château de Civray mais aussi par le système féodaux-vassalique. En effet, Hugues subi deux dominations au départ des conflits. La première domination est évidemment celle du comte qui est accentuée par l’auteur à travers les paroles de Guillaume « tu procède tellement de moi que si je te disais de te faire d’un paysan un seigneur, tu devrais le faire » (L 8-9) se reposant évidemment sur la différence de statut social entre ces deux entités (seigneur/paysan) rendant la mission impossible. La seconde domination imposée par Guillaume est celle du seigneur Bernard, Hugues doit être « l’homme de Bernard » (L 5). L’auteur insiste donc sur le statut social d’Hugues qui est lésé. Hugues est rabaissé à être l’homme du seigneur du comte en quelques sortes ce qui accentue le caractère victimaire du Chiliarque dans ces premières lignes.

Il y a une sorte de gradation moliéresque tout au long du texte concernant la situation d’Hugues. Au départ il est contrarié comme on vient de le voir, il dit ensuite ligne 28 que « ces affaires vont mal » puis il accentue ligne 35-36 « tout va très mal pour moi ». A la fin du texte, c’est le dernier recours au comte « maintenant c’est le moment de m’aider » (L 64). Tout cela est évidemment dans le sens de la victimisation d’Hugues pour le présenter comme un homme à défendre.

Outre toute la perfidie que le comte a eu à l’encontre de son vassal Hugues, le coup de grâce de cet extrait et de ces conflits réside dans les dernières lignes du texte qui fait état de l’évènement de Blaye si on peut ainsi dire. Hugues est l’unique victime de ce coup perfide orchestré semble-t-il par le comte. En effet ce dernier emmène avec force Hugues de Lusignan son vassal à assister à un plaid tenu à Blaye. Il le rassure à plusieurs reprises quant aux possibles agissements de Bernard. Hugues est piégé et il ne peut que constater par les mots de ses conseillers les mouvements de Bernard à son encontre.

On a la sensation que l’auteur nous laisse comprendre l’évidence sans la dire. En effet, on voit clairement l’objectif caché derrière les agissements du comte et la dernière phrase de cet extrait est en cela cinglante « Et ces dommages Hugues les subit pendant les trêves que le comte lui offrit à Blaye » (L 67). L’auteur accuse totalement Guillaume mais de manière tout à fait implicite en laissant l’évidence montrer elle-même la perfide stratégie de Guillaume. C’est un moyen très utile pour accuser le comte sans que ça paraisse être un discours agressif. Cela peut donc faire penser à un acte politique bien ficelé et bien structuré de la part possiblement d’un clerc proche de Hugues comme l’a pensé Georges Duby mais on peut imaginer dans le même temps à travers la qualité d’écriture aux prémices de la chanson de geste.

Un récit pour plaire à l’aristocratie ?

Nous n’allons pas entrer dans une analyse linguistique poussée du texte comme l’a pu faire George Beech pour étayer son hypothèse mais il est vrai que ce dernier soulève quelques interrogations quand à la finalité de ce texte. Quel auteur mais surtout quel destinataire ?

A la lecture de cet extrait, on perçoit un texte bien construit, bien structuré, respectant une chronologie précise. Les multiples rebondissements donnent du rythme et du suspens quant à la suite des évènements. On peut compter une quinzaine de rebondissements ou de début de conflits tel que l’accord entre Aimeri et le comte puis leur affrontement juste après : « il prit langue avec Aimeri » (L 18), « par la suite le comte se fâcha gravement avec Aimeri » (L 19). Dès lors, c’est une lecture plaisante d’autant plus si l’on fait partie de l’aristocratie de l’époque puisque les personnages viennent de ce milieu de « seigneur » et de « comte ».

C’est une histoire comme on l’a dit avec de multiples retournements de situation liés à des trahisons et des stratégies. Il y a un méchant en la personne du comte et une victime soit un gentil en la personne d’Hugues dans un schéma très manichéen.

Outre la présentation des arguments de chaque partie dans une lecture d’un acte politique, les dialogues peuvent aussi faire palpiter le lecteur qui peut ainsi se positionner et entrer dans l’action et dans les évènements contés. Ces dialogues font véritablement penser aux futures chansons de geste qui éclosent quelques décennies plus tard. Ils sont qui plus est introduits par des phrases telles que « le comte dit à Hugues » (L 12).

On peut souligner aussi que lors de la lecture de ce texte on remarque vite que l’on a besoin d’une carte pour se repérer dans ce Poitou médiéval. On peut penser que toutes les localités citées dans cet extrait tel que « Civray » (L 1), « Couhé » (L 17), « Chizé » (L 19), « Mallevault » (L 21), « la Marche » (L 43), « Blaye » (L 48), « Apremont » (L 48) « Lusignan » (L 59), ou Confolens (L 59), de même que tous les personnages cités tel que Aimeri, Guillaume, Bernard de la Marche, Hugues de Lusignan ou Géraud entre dans un cadre spatial et social très bien connu de l’auteur mais aussi et surtout des lecteurs capables de voyager et de connaître le territoire et les grands hommes, ce qui laisse penser que le lectorat vient de l’aristocratie poitevine et que le texte lui est destiné. Est-ce pour autant que l’on peut dire que c’est une préfiguration de la chanson de geste, le débat reste ouvert entre les spécialistes linguistes et historiens.

La Commune de Paris

Nous avons donc pu voir que le Conventum est essentiel dans la compréhension du système féodal du XIe siècle dans le Poitou mais plus généralement en France. Cet extrait précisément nous renseigne sur l’idée d’un ordre seigneurial bien présent et quantifié par des liens féodo-vassaliques nombreux. Les nombreux conflits relatés présentent un contexte tendu loin de l’ordre de l’empire de Charlemagne avec un accent mis sur l’importance du castrum à cette époque. La contestation du pouvoir royal par les princes qui a lieu à la fin du 9ème siècle se répercute selon le même schéma à une échelle moindre et laisse de petits seigneurs contester le pouvoir du duc par exemple. Mais outre les évènements racontés dans le texte, nous nous sommes penchés sur la finalité de cette écriture. Est-ce un acte politique, est-ce une préfiguration des chansons de geste ? Tel est la question qui agite depuis plusieurs années les historiens médiévistes. Une question auquel on ne pourra probablement répondre quand trouvant miraculeusement le texte original du Conventum. Pour lors, on reste dans le doute mais ça ne nous empêche pas de qualifier ce texte d’exceptionnel pour la discipline historique de par les nombreux indices qu’il nous apporte sur cette période complexe. Son originalité en fait indubitablement sa force et permet de le faire entrer dans la postérité des sources historiques les plus importantes du Moyen Age.

Écrit par Hugo Thompson

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