« La nature nous a donné pour défense les alpes et les mers, et les cols de l’enceinte montagneuse sont par un don de dieu fermés et barrés. Mais nous, avec les clés de la cupidité et de l’orgueil, nous les avons ouverts aux Cimbres, aux Huns, aux Hongrois, aux Gaulois, aux Teutons, aux Espagnols. ». Ces mots de Francesco Pétrarque, auteur italien du XIVe siècle définissent parfaitement ce qu’est l’Italie en ce début de modernité. Cette péninsule aux richesses abondantes est au sort des pouvoirs européens. Fragmentée, divisée, elle connaît de multiples conflits entre les Etats qui la composent. Mais elle est aussi le fruit d’une des plus grandes révolutions intellectuelles que le monde est connu, la Renaissance. Alors dans une série d’articles, traitant de ce pays à l’époque moderne, nous examinerons toutes les raisons qui ont poussé le monde à l’admirer, à la convoiter, et à se l’arracher. Commençons d’abord par poser le contexte politique avant de s’attaquer aux guerres d’Italie dans l’article suivant.

Italie de la Renaissance
L'Italie en 1494 à la veille des guerre d'Italie

L'Italie médiévale, un chemin vers la division

l'Empire romain, la fin de l'Italie unifiée

L’année 476 marque définitivement la fin de l’Empire Romain d’Occident avec la déposition d’un enfant empereur, Romulus Augustule. C’est Odoacre alors installé en Italie qui prend le pouvoir et s’intitule Patrice pour ne pas se détourner de la tradition romaine. Mais ce dernier est vite remplacé avec l’arrivée des Ostrogoths et de leur chef Théodoric le Grand en 493. Odoacre est tué et Ravenne est choisi comme capitale du royaume des Ostrogoths.

Au VIe siècle, il reste à Byzance l’empereur romain d’Orient du nom de Justinien. Celui-ci décide d’envoyer son général Bélisaire reconquérir l’Italie. Ce dernier ne parvient qu’à posséder qu’un petit territoire qui ne fait que rétrécir avec l’arrivé des Lombards au Nord. Ce peuple venu de Scandinavie a traversé l’Europe centrale pour finalement baser sa capitale à Pavie. Il reste durant un lapse de temps de deux siècles avant que le grand empire carolingien ne s’étende.

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De l’Empire Carolingien au Saint Empire Romain Germanique

Pépin le Bref décide d’aller aider le Pape contre les Lombards. Les Lombards sont vaincus. L’évêque de Rome octroie ainsi le sacre à Pépin le Bref puis quelques années plus tard à Charlemagne qui devient empereur d’Occident en l’an 800. L’Italie est désormais une constituante de l’empire carolingien.

Charles le Grand meurt en 814. L’année 843 marque la division du royaume en trois parties : Francie occidentale, Lotharingie, Francie orientale. Cette dernière devient plus tard au Xe siècle le Saint-Empire Romain Germanique. Le Saint Empereur a des vues sur le nord de l’Italie. L’Italie se divise alors entre les partisans du Pape et ceux de l’empereur. Les guelfes, le royaume de Naples et celui de Florence soutiennent le Pape tandis que les gibelins et les seigneuries et villes de Lombardie soutiennent l’empereur. Cela participe à un morcellement du Nord de l’Italie avec l’apparition d’Etat autour de villes comme Sienne ou Lucques.

Tant et si bien que l’Italie au XVe siècle, à l’aube de l’époque moderne (étudié dans cette série d’articles) et avec la paix de Lodi de 1454 est divisée en trois, les Etats sous l’autorité du Saint Empereur, les Etats sous l’autorité du Pape (Etats Pontificaux et Royaume de Naples) et l’Etat de Venise seul Etat indépendant. Il faut relativiser quelques peu l’autorité du Saint Empereur qui garde surtout le pouvoir d’investiture sur les princes. Ainsi le vicomte milanais Gian Galeazzo Visconti devient duc de Milan en 1395. Se forment ainsi progressivement des principautés relativement autonomes mais le véritable pouvoir va être accaparé par d’autres entités politiques.

Les grandes familles

Au XIIIe siècle apparait un phénomène de généralisation de la seigneurie sur le territoire italien et notamment sur le territoire des républiques en perte de puissance. La scène politique voit l’arrivée de nouvelles personnalités originaires de familles anciennes. Ce sont des gens riches entourés d’une armée active. Ils prennent le contrôle de grandes villes comme Milan, sont investis d’une titulature impériale ou pontificale et prônent la défense du peuple, l’assurance de la paix intérieure. Les familles qui font l’histoire de l’Italie moderne se hissent ainsi à la tête de seigneurie en développant par ailleurs de grandes cours qui deviennent à la Renaissance de grands centres culturels. Ainsi les Visconti, les Gonzague ou les Este voit leur pouvoir se développer et s’engage dans la conquête de territoire pour étendre leur contado. Venise étend alors son territoire sur la Terre Ferme.

Le couronnement des Médicis par Rubens

Une identité italienne ?

Il semble bien en effet que face aux grandes monarchies française ou espagnole qui se mettent en place, les italiens ont éprouvé un sentiment proto-national. Plusieurs siècles avant les idées d’unité italienne de Machiavel, il apparaît chez les italiens un besoin de voir les grandes puissances étrangères en dehors de la péninsule italienne. C’est en effet l’avis de certains auteurs bien antérieur à Guichardin comme Dante ou Pétrarque. En cela, la citation qui ouvre cet article est limpide. Mais penchons-nous maintenant plus en détail sur la carte de l’Italie au lendemain de la paix de Lodi de 1454.

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L’Italie de la paix de Lodi, des grands, moyens et petits Etats

Les Républiques

La Sérénissime République de Venise

Venise apparaît au VIIIe siècle dans une lagune de la mer adriatique. C’est donc au départ un petit village. Elle se repose sur le commerce maritime et devient un véritable empire maritime (stato di Mare) mais aussi territoriale avec un espace allant jusqu’à la mer Egée. Venise base aussi sa puissance sur la possession des reliques de Saint Marc d’où l’emblème du lion de St Marc. Même si Venise perd certains territoires dû à l’avancée de l’empire Ottoman elle reste malgré tout une très grande puissance politique par la force et l’originalité de ses institutions.

Le doge est le premier personnage du pays. Il symbolise les institutions politiques vénitiennes avec une volonté de garantir la stabilité et l’indépendance de l’Etat. Il a un pouvoir symbolique fort. Il porte le corno ducal, le manteau de pourpre et des chaussures rouges tel les empereurs byzantins. Son pouvoir politique est plus restreint. Les conseils qui ordonnent la scène politique, contrôlent le doge et limitent son action.

Venise

2000 hommes venus de 200 familles patriciennes composent le Grand Conseil qui a pour fonction d’élire les membres des conseils spécialisés. Parmi ces conseils se trouve le Collège constitué de la Seigneurie qui s’occupe de la diplomatie et de la Consulta qui prend aussi une part de l’exécutif. Le pouvoir législatif est entre les mains de 120 sénateurs choisis par le Grand Conseil. Le Sénat choisit le départ des troupes en campagne militaire.

On ne va pas plus s’étaler sur cette complexe institution politique vénitienne mais il faut tout de même souligner que ces charges politiques que l’on vient d’énumérer mélange les pratiques de choix (électives, collégiales, temporaire, obligatoire). Le mythe vénitien se construit ainsi autours de cette ville où tout semble bien se passer, où le peuple et l’aristocratie s’allient dans un élan patriotique.

Venise se place d’un point de vue économique comme l’un des grands Etats non seulement italiens mais plus généralement européens. Elle se base sur une activité maritime prospère et sur une excellente activité agricole et artisanale dans la Terre Ferme.

République de Florence, la maison des Médicis

Les florentins rêvent d’appliquer le fonctionnement vénitien à leur institution politique. S’ils copient Venise dans leur volonté de conquête territoriale au XIVe siècle (possession de Pise en 1406), le pays garde une taille modeste et leur régime ressemble plus à une oligarchie qu’à une démocratie. Avec la révolte des Ciompi en 1378, la famille des Albizzi s’accapare les postes dans les principaux conseils.

Laurent le Magnifique
Laurent de Médicis dit le Magnifique par Rubens

Un corps électoral composé d’un cinquième de la population élit les membres de deux conseils : le Podestat, et le conseil du Capitaine du Peuple. Mais le conseil le plus important reste la seigneurie (qui siège au célèbre Palazzo Vecchio) avec 8 prieurs choisis (2 par quartiers de la ville) dans les grandes familles composant le corps électoral et d’un gonfalonier de Justice, l’homme le plus puissant de l’Etat (contrôle l’armée). Ce dernier conseil propose des « pétitions » qui sont transformées en lois par les deux conseils premièrement cités. A partir de 1434, la grande famille des Médicis contourne ce système en créant des conseils parallèles dans lesquels ils placent des hommes de confiance. Ils prennent ainsi progressivement le contrôle de la ville et de l’Etat à l’image de Laurent de Médicis dit le Magnifique qui symbolise parfaitement la puissance de sa famille durant le XVe siècle. Le République de Florence se trouve parmi les États les plus puissants d’Italie au Quattrocento.

République de Sienne, centre culturel

La République de Sienne est un petit Etat de 7000 km² qui à la fin du XVe siècle est gouverné par la famille Petrucci qui en fait un centre culturel humaniste. Cet Etat a perduré durant 400 ans jusqu’à son intégration au duché de Florence.

République de Gênes

Gênes est une république qui à l’instar de Venise s’appuit sur une activité maritime forte mais à l’inverse de la sérénissime elle a du mal à tenir ses territoires. Autre point de divergence, le régime y est oligarchique et c’est principalement un doge élu tous les deux ans qui dirige l’Etat. Les grandes familles de Ligurie y exercent un pouvoir conséquent tel que les Spinola. L’histoire politique de Gênes s’écrit à travers les nombreuses luttes intestines. Le faible poids politique de Gênes au sein du concert des Etats italiens l’obligent à se mettre parfois sous la protection des puissances étrangères telles que la France.

Italie
Gênes au XVe siècle

Les Grands Etats

Le Royaume de Naples, la Sicile et la Sardaigne

Le royaume de Naples est le plus grand par sa taille. Il s’étend dans le sud de la péninsule. Ce territoire immense est le centre de nombreux conflits entre les grandes puissances qui s’arrachent son contrôle. Le Pape le contrôle dans un premier temps avant que la France le possède jusqu’en 1442. Cette année correspond à la défaite de René d’Anjou face à Alphonse V d’Aragon qui possède déjà la Sicile et la Sardaigne. Alphonse I de Naples et de Sicile puis son fils Ferrante s’attache entre 1442 et 1494 à affirmer l’autorité espagnol et notamment auprès des seigneurs qui marquent une résistance féodale. Ils mettent en place de nouvelles institutions comme le Sacro Real Collegio, et réforme la fiscalité.

Les Etats de Sicile et de Sardaigne reste dissociés de Naples et les institutions quelques peu démocratiques se maintiennent comme le Parlement de Palerme qui limite la marge de manœuvre du vice-roi.

Le duché de Milan

Le duché de Milan fait partie des grandes puissances du nord de l’Italie avec la république de Venise et de Florence. Ce territoire de 27 000 km² possède une grande richesse économique et humaine sur lequel se base les seigneurs pour affermir le pouvoir de l’Etat. Les Visconti constitue d’abord la principale famille du duché et travaille à centraliser le pouvoir. C’est ensuite Francesco Sforza qui prend les rênes de l’Etat.

Les Etats Pontificaux

C’est un grand espace territoriale au centre de la Péninsule qui rassemble plus de 1,8 millions d’habitants. Les Etats Pontificaux sont donc : La Campagne romaine, le duché de Spolète, la marche d’Ancône, le comté d’Urbino, la Romagne, Bologne, le Patrimoine de Saint-Pierre, l’enclave du Bénévent.

Italie
Le Pape Léon X

Le Pape a une autorité théorique mais dans les faits, plusieurs grandes familles captent le pouvoir et forment parfois des dynasties comme les Montefeltre à Urbino. Malgré tout, au milieu du XVe siècle, le Pape reprend du pouvoir spirituel avec une Curie qui se remplie. Cette institution au nom nostalgique de l’empire représente le principal organe politique. Le Sacré collège formé par les cardinaux s’occupe de l’élection du Pape.

Le Pape se repose pendant longtemps sur la donation de Constantin pour affirmer son pouvoir temporel, Lorenzo Valla déconstruit ce mythe en 1440. Mais les Etats Pontificaux malgré des faiblesses se reposent sur une force économique avec les mines d’Alun mais surtout sur un pouvoir culturel avec Rome comme centre de la Renaissance.

La Savoie

Les Alpes sont entourées par le duché de Savoie qui a ainsi deux capitales : Chambéry et Turin. C’est un Etat avec une forte influence étrangère notamment française mais où le système féodal hérité du Moyen Age est encore très présent ce qui rend sa gouvernance compliquée.

Les petites entités politiques, parfois grandes puissances culturelles

Le nord de l’Italie est marqué par une forte division du territoire avec des grands Etats qui côtoient de toutes petites principautés.

C’est le cas du marquisat de Mantoue dirigé par les Gonzague. En 1530, le duc Frédéric va se marier avec Marguerite Paléologue (prestige, ascendance byzantine) et va devenir le marquis de Montferrat. Gonzague Nevers est à la cours du roi de France ce qui explique l’intérêt du souverain français pour Mantoue. Le duché de Ferrare est tenu lui par la famille d’Este. C’est un fief pontifical mais il constitue surtout un haut lieu de la Renaissance italienne. Le marquisat de Saluces est un petit territoire des Alpes. Le marquisat de Massa est connu pour son marbre. La république d’Asti quant à elle disparaît sous la possession de la Maison de Savoie. Et enfin l’Archidiocèse de Trente de la famille des Madruzzo est connu pour avoir accueilli le Concile de Trente.

Les noces de Cana par Paolo Veronese

C’est donc une Italie très divisée que l’on trouve alors durant la paix de Lodi à la veille des guerres d’Italie. Mais tout le paradoxe de cette péninsule réside dans le fait que sa faiblesse politique est couplée avec une puissance culturelle sans précédent faisant de cet ensemble d’État le centre de la Renaissance comme on le verra dans les articles suivants.

Écrit par Hugo Thompson.

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