« La Commune de Paris est la première tentative de révolution prolétarienne pour briser la machine d’Etat bourgeoise. Elle est la forme politique enfin trouvée par quoi l’on peut et l’on doit remplacer ce qui a été brisé. ». Voilà ce qu’écrivait Lénine dans l’Etat et la révolution lors de son retour en Russie en 1917. Le révolutionnaire russe ne fait que reprendre la pensée du père du communisme Karl Marx. Ce dernier évoque dès juin 1871 la Commune de Paris dans son court mais cinglant ouvrage au titre provocateur La guerre civile en France.

Karl Marx

Le document que nous commentons ici (voir le texte ci-dessous) est tiré de ce présent ouvrage. Karl Marx y expose son enthousiasme quant à l’expérience de la Communes qui lui inspirera d’ailleurs plus tard « la dictature du prolétariat ». En parcourant brièvement sa vie, on découvre un Karl Marx très européen, voyageant tour à tour en France, en Belgique pour terminer finalement par s’installer en Angleterre. Il né en 1818 à Trèves en Prusse dans un milieu social bourgeois intellectuel et pensant. Choyé par sa mère et bercé par les idées libérales de son père, Karl Marx débute une formation de droit à l’université de Bonn avant de se diriger vers Berlin où il embrasse l’idéologie de la gauche hégélienne. Il commence alors à rédiger quelques articles politiques ou devrait-on dire polémiques sur divers sujets. C’est durant sa période parisienne de 1843-1845 qu’il se forge une bonne connaissance de l’économie à travers notamment la lecture de Smith, de Ricardo et d’autres penseurs. L’esprit rebelle de Marx se montre alors parfaitement lors de ces débats avec le français Proudhon sur la notion de propriété. A la suite de sa rencontre avec Hegel, la pensée de Marx tend encore un peu plus vers le Communisme. Il écrit ainsi avec son ami anglais le Manifeste du Parti Communiste en 1847. La période révolutionnaire de 1848 est pour Karl Marx l’occasion d’observer les causes, les faits et les conséquences des soulèvements populaires. Ils observent ainsi une contre-révolution très puissante dont il est lui-même victime. A la suite de son exile à Londres, il commence la rédaction de son œuvre majeure, Le Capital. Marx est invité en 1864 à participer à la mise en œuvre de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs) communément appelée l’Internationale. Dans son immense ambition de rassembler toutes les idéologies de gauche (Proudhon, Marx, Bakounine, etc…), l’Internationale peine à démarrer mais la forte personnalité de Marx permet de suivre son engagement de base, guider le prolétariat dans sa lutte. Et lors de la Commune de Paris justement, Marx et l’Internationale aident grandement les Communards en leur donnant des informations sur les mouvements des troupes à la périphérie de la capitale française.

Histoire de Karl Marx
Barricade de la Commune de Paris

A l’époque où écrit Marx, la Commune vient juste de se terminer les troupes dirigées par Thiers sont entrées dans Paris, ont fusillé certains communards en ont chassé d’autres lors de ce que l’on appelle la « Semaine sanglante ». Certains parisiens essentiellement ouvriers avaient décidé le 18 mars 1871 de se constituer en commune indépendante de la France contestant l’humiliante défaite face aux Allemands. Marx ne veut alors pas croire que tous ces efforts des révolutionnaires sont vains. Il scande aux côtés d’Eugène Pottier « la Commune n’est pas morte ! ». Marx destine ces écrits non seulement aux penseurs de son temps pour les convaincre de son entreprise révolutionnaire mais aussi aux prolétariats pour stimuler leur esprit et les amené à embrasser ses idées et ainsi entrer en action dans la rue. Ce texte nous amène à nous interroger sur l’organisation de la Commune. Dans quelles mesures la Commune de Paris marque une expérience radicale de changement de la société et des institutions politiques et comment le père du Communisme perçoit cette éphémère mais non moins impressionnante période révolutionnaire ?

Qu’est-ce que la Commune dans l’esprit des révolutionnaires et de Marx ?

Un enthousiasme de Marx

Karl Marx, l’auteur quelques années plus tôt avec son ami Engels du Manifeste du Parti Communiste, l’éphémère parisien ne peut que se réjouir de ce qui se passe dans la capitale française si souvent révoltée. Mais là la révolte prend une tournure bien différente qu’à l’habitude et Marx en est subjugué autant qu’enthousiasmé. Citant le « cri de tonnerre » hurlé par les ouvriers parisiens, « Vive la Commune » résonne comme une expression directement sorti de la bouche du révolutionnaire prussien. La question posée par Marx en prélude de ce texte n’est par ailleurs que le reflet de cet enthousiasme débordant. Il compare ainsi la Commune à un « sphinx » (l 2), cet être fort au corps de lion et à la tête d’homme, l’image peut être d’une classe ouvrière à la détermination sans faille et à l’esprit libre et conscient d’elle-même. La ville entière est « réveillé(e) » (l 1), elle sort de vingt années d’Empire durant lesquelles la ville des révolutions a connu une existence paisible. Marx y voit véritablement un réveil, un sursaut de la classe ouvrière, du prolétariat comme il le dit si souvent.

La classe ouvrière se réveille

« L’heure était arrivée » (l 4-5) pour le prolétariat de sauver une situation difficile trop longtemps générée par une classe dominante « défaillante » (l 4). C’est la nécessité qui ressort de ces phrases à grande portée historique. C’est le « destin » (l 7) du prolétariat qui se joue. La situation n’a que trop duré selon le comité de la Commune et Marx. Les paroles de Marx portent un véritable poids historique, elles partagent avec nous une gravité de la situation. Se mêle alors « droit » et « devoir » (l 6) dans une légitimation de la Commune. Ainsi non seulement le prolétaire français et en l’occurrence ici parisien doit agir pour sa liberté et pour son pouvoir mais Marx leur dit même qu’ils en ont le droit et enlève ainsi tout sentiment d’illégalité dans la révolte utilisant même l’adjectif si monarchique « d’absolu » (l 7). C’est précisément sur ce point que la Commune a quelque chose de remarquable pour Marx. C’est en effet la première fois que les ouvriers se révoltent seul pour choisir seul leur destin. On se rappelle qu’en février 1830, c’était les bourgeois qui étaient à l’initiative comme ce fut le cas mainte fois depuis la révolution française. C’est d’ailleurs l’autre point essentiel abordé par Karl Marx, cette classe bourgeoise à la fois révolté et dominante.

« L’antithèse de l’Empire fut la Commune » : une classe bourgeoise qui passe de révoltée à dominante

 La bourgeoisie est à n’en pas douter dans toute l’œuvre de Marx le véritable ennemi du prolétariat. Dans sa volonté « d’émancipation du féodalisme » (l 9-10), la bourgeoisie a selon Marx transformer « le travail en capital » (l 13) et ainsi aliéner le prolétariat devenant l’outil principal de fixation de ses pouvoirs. Dans ce même essai sur la guerre civile en France, Marx parle d’ailleurs de 1830 comme d’un changement de domination, le pouvoir des monarques devenant le pouvoir des patrons bourgeois sur le prolétariat, un pouvoir plus proche et plus direct. Le Second Empire est par ailleurs selon lui la quintessence de ce nouveau paradigme, « de ce pouvoir-d’Etat » (l 10). Quand il dit que ce régime impérial est « l’antithèse de la Commune », il dit tout simplement que ce pouvoir des bourgeois et ses institutions passent en 1870 à un pouvoir du prolétariat avec ses propres institutions. C’est en effet par la mise en place de nouvelles institutions que la Commune va expérimenter une nouvelle forme de régime. C’est ce que nous allons voir maintenant.

La Commune : de nouvelles institutions

les premières mesures d’urgence

La Commune se déclenche comme le dit Victor Hugo par « l’étourderie préméditée » de Thiers. Ce dernier envoie l’armée saisir les canons de Paris. Mais le 18 mars les parisiens se réveillent et l’armée se joint à leur protestation. Après le massacre de deux généraux, il faut prendre les premières mesures et Marx souligne « Paris s’était débarrassé de l’armée et l’avait remplacée par une garde nationale. » (l 14-15). Mais outre ce changement c’est surtout la constitution de cette garde qui présage de ce que sera la Commune quelques jours plus tard, c’est-à-dire un régime contrôlé par les ouvriers pour les ouvriers. En effet la garde nationale « était constitué par des ouvriers » (l 15). Les mesures d’urgence témoigne surtout d’une volonté des « communards » d’une remise en ordre après les combats pour pouvoir statuer sur une nouvelle organisation politique.

l’organisation politique

La Commune de Paris
Les hommes de la Commune

La Commune est au pouvoir donc du peuple sorti dans la rue et plus précisément d’un « corps agissant » (l 22) composé de « conseillers municipaux » (l 18-19) « élus au suffrage universel » dans chaque arrondissement de la ville. Ce conseil de la Commune possède à la fois « l’exécutif et le législatif » (l 22). L’exécutif sera dans les mains de la Commission exécutif remplacé par la suite par le Comité du Salut public.

Les conseillers municipaux viennent du monde ouvrier ou en sont des défenseurs reconnus. Mais dans les faits, avant les démissions, il y a parmi les représentants modérés des membres des classes aisés. Malgré tout très peu voir aucun pouvoir n’est laissé à une quelconque bourgeoisie et ainsi les « haut dignitaires de l’Etat disparurent » (l 28-29) comme le souligne Marx.

la police, instrument aux mains de la Commune

Il est intéressant de remarquer que la Commune se réapproprie des pratiques du Second Empire ou du moins de la classe dirigeante passée. En effet la police ne change pas foncièrement de fonction mais passe tout simplement des mains de la classe dirigeante bourgeoise à celles des ouvriers. Elle est en effet comme le souligne Marx « un instrument de la Commune » contrôlé par celle-ci puisqu’elle est à tout moment « responsable et […] révocable » (l 25). Cela peut faire penser dans une moindre mesure à ce que développera plus tard Marx, c’est-à-dire une dictature prolétarienne sous forme de transition via un pouvoir fort et stricte entre l’ancien régime si l’on peut dire et une société communiste.

La Commune, les grandes sphères de la société sont bousculées

les salaires et les classes

Les fonctionnaires sont les premiers touchés par cette nouvelle organisation économique. Ils voient leur salaire dégringolé pour atteindre « un salaire d’ouvrier » (l 27), le même pour tous les fonctionnaires. Les haut dignitaires perdent non seulement leur attributs comme on l’a vu mais aussi toute leur ressource financière du moins celle émanant de l’Etat tel que « les bénéfices d’usage et les indemnités de représentation » (l 28). Une forme d’égalité tend à être appliqué mais ce sont surtout les ouvriers qui sont les premiers bénéficiaire tant au niveau politique comme on l’a vu qu’économique.

l’Eglise et l’instruction

Dans cette même volonté de réduire les anciens pouvoirs qui contrôlé les hommes tel que les « pouvoirs matériels » (l 33) à savoir la police et l’armée, la Commune s’est attelé à combattre les pouvoirs spirituelles à commencer par les pouvoirs de l’Eglise. Cette dernière est vu par Marx comme un véritable « outil spirituel de l’oppression » (l 34). Le pouvoir des prêtres et leur immixtion dans la vie politique n’ont que trop duré selon Marx et la Commune. C’est encore et surtout une question d’argent. Les prêtres ont que trop amassé d’argent et de biens et c’est ainsi que la Commune non seulement dissout  les Eglises et à fortiori virent de leur poste les prêtres et exproprie les biens de ces même Eglises. Sous les mots de Marx on comprend l’idée que les prêtres ont évolué vers une avarice, un besoin d’argent et qu’il faut revenir aux temps des apôtres où seule l’aumône des fidèles suffise. Ce n’est en rien un message profond d’un religieux, c’est surtout la parole d’un révolutionnaire ne voulant plus de pouvoir intermédiaire ou s’ajoutant aux pouvoirs politiques.

Dans le même temps, Marx nous parle de l’instruction encore à l’époque en lien avec l’Eglise. Ainsi le père du communisme se réjouit de ne plus voir au sein de la Commune « une ingérence de l’Eglise et de l’Etat » (l 39) dans les cours donnés aux élèves. Cela libère les sciences et dans le même temps les élèves qui ne sont plus en doctriné par des idées politiques émanant du pouvoir. On n’imagine cependant mal la Commune ne pas faire de même dans les nouveaux programmes. Mais le point important est surtout l’accès à l’instruction pour tous gratuitement ainsi les fils d’ouvrier peuvent y accéder. C’est l’un des grands sujets du XIXe siècle en France et la Commune en quelques sortes d’après les mots de Marx règle le problème en quelques jours, c’est quelques peu enthousiaste. Mais le caractère éphémère de la Commune ne permet pas de voir si cette nouvelle scolarité aurait vraiment permis une égalité des chances.

la justice

La justice entre évidemment dans ses sphères. Et Marx bien évidemment regarde cette institution d’un point de vue politique et parle de la destruction de l’affiliation entre pouvoir et justice. « Cette feinte indépendance » (l 42) est marqué un viol du serment de fidélité. L’application de la politique de la Commune sur les fonctionnaires s’appliquent alors désormais sur les « magistrats » et les « juges » (l 45). Ainsi ils doivent être « élus », « responsable » et « révocable » (l 45). Cette réforme des institutions judiciaires permet-t-elle vraiment une indépendance ou la justice passe-t-elle juste dans d’autres mains, de l’Empire à la Commune ? Cette question mérite d’être posé et fait partie des quelques contradictions que la Commune soulève.

La Commune de Paris
La Commune de Paris se termine avec la Semaine Sanglante

    Au terme de l’étude de ce texte si tranchant de Karl Marx, nous retenons que la Commune selon le révolutionnaire prussien bouscule un vieux modèle politique à la domination bourgeoise pour faire l’antithèse de celui-ci en permettant de rendre le pouvoir au peuple, aux prolétaires. Si il fallait retenir une phrase de ce texte, c’est à n’en pas douter celle-ci : « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil de l’Etat et de le faire fonctionner pour son propre compte. ». Cette parole reflète tout le texte et à fortiori l’expérience de la Commune. C’est en effet une révolution qui passe de la rue aux lieux de pouvoir. Dès lors les institutions sont changées totalement. L’Eglise, la police, la justice ainsi l’organisation politique sont bousculées et profondément changées. C’est précisément cela qui engage Marx à y voir un évènement historique qui sera le point de départ de sa réflexion sur la dictature prolétarienne appliqué plus tard sans tombé dans l’anachronisme dans la société russe.

Écrit par Hugo Thompson

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