Karl Marx a été l’un des hommes les plus influents de l’histoire de l’humanité et le sera sûrement encore pendant des siècles. Cet homme du XIXe siècle a voulu par ses idées, ses textes, ses engagements bouleverser la société et vaincre le monstre capitaliste. Dans toute cette effervescence intellectuelle, politique, économique, Karl Marx a réussi à sortir son épingle du jeu pour devenir l’homme fort de la contestation ouvrière, le guide du prolétariat et l’ennemi du capitalisme. Dans cet article seront traités essentiellement sa vie et ses tourments, en faisant état également de l’évolution de sa pensée au fil de ses rencontres et de ses lectures.

Les philosophes jusqu'à présent n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses façons : il s'agit maintenant de le transformer

Karl Marx
Karl Marx

Le jeune Karl Marx (1818-1846)

Les années de formation (1818-1835)

   Heinrich Karl Marx né à Trèves (Prusse) le 5 mai 1818 dans un milieu social bourgeois intellectuel et pensant. Son père est avocat et embrasse les idées libérales découlant de la Révolution Française et de l’époque napoléonienne. La famille se convertit au luthérianisme pour fuir les persécutions antisémites. Le jeune Marx, choyé par sa mère est donc bercé dans un milieu assez favorable à son développement intellectuel.

   La période du jeune Marx écolier et lycéen est peu documentée mais on sait qu’il fut un bon lycéen, il reçut son premier diplôme à 17 ans, ce qui est assez précoce. Marx entre alors à l’Université de Bonn où il étudie le droit, il reste alors dans les pas de son père. Karl Marx montre rapidement des capacités intellectuelles exceptionnelles. Il s’intéresse à énormément de disciplines, se passionne pour la poésie. La philosophie a une grande place dans ses études. Il se passionne surtout pour Georg Hegel.

   La Prusse connaît à l’époque les premiers mouvements pour une Allemagne unifiée. La « Jeune-Allemagne » grandit. C’est principalement la bourgeoisie qui mène le train des revendications. Il y a une grande question qui agite les penseurs de l’époque concernant la relation entre la philosophie et la théologie et Marx prend part au débat en ayant une allure athéiste.

Les premiers intérêts politiques (1836-1843)

   Karl Marx quitte Bonne après un an pour aller étudier à Berlin. Il a alors 18 ans quand les idées de la « gauche hégélienne » des théologiens Bruno Bauer et Ludwig Feuerbach s’imprègnent en lui. Bauer enseigne la théologie à l’université de Berlin. Une grande amitié débute alors entre Marx et Bauer. Mais Marx explique dans une lettre adressée à son père ses envies de s’éloigner de la philosophie de Hegel. Son père meurt en 1838. Marx perd alors son mentor, son guide. Il va atténuer sa tristesse en rencontrant la femme de sa vie Jenny von Westphalen, une femme souriante et qui apporte dans la vie morose de Karl un peu de joie.

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Georg Hegel

   Karl Marx termine ses années d’étude universitaire en avril 1841 par une thèse de philosophie sur la différence entre Epicure et Démocrite. Le jeune docteur Marx a un chemin tout tracé, devenir professeur de philosophie à l’université. Mais sa vie tourmentée le guide vers d’autres voies et même si son intérêt pour le droit est encore vivace, c’est finalement la profession de journaliste qui lui tend les bras. Il faut dire qu’à l’époque la carrière universitaire d’un libre penseur n’est pas de tout repos, en témoigne les nombreux démêlés entre Bauer et le gouvernement prussien. Bauer a l’idée de publier un journal très radical mais son ami Marx ne croit pas à ce nouveau projet, il est plus concentré à l’époque sur son avenir.

   Marx commence à rédiger quelques articles pour la populaire Gazette rhénane fondée par des hommes influents de Berlin. Marx s’amuse à répondre à la Gazette de Cologne principale concurrente sur des thèmes allant de la religion à la politique. Le jeune Marx développe pour le moment une philosophie des Lumières influencée toujours par Hegel mais commence à s’intéresser aux idées communistes émanant de penseurs comme Proudhon en France avec son célèbre essai sur la propriété (Qu’est-ce que la propriété ?) ou Lorenz von Stein avec son livre Le socialisme et le communisme dans la France contemporaine. Marx apprend dans ce dernier livre une définition du socialisme développé comme un réel système philosophique contrairement au communisme qui est décrit comme un simple refus des principes sociétaux de l’époque.

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Pierre-Joseph Proudhon

Voir aussi l’article sur le siècle des Lumières

La période parisienne : les prémisses d’une pensée économique et politique (1843-1845)

   Pour calmer les tensions sociales et réduire les contestations, le gouvernement prussien du roi Friedrich Wilhelm IV avait appliqué une politique plus libérale notamment avec une plus grande liberté de la presse. Mais l’apparition rapide d’articles radicaux interpela le gouvernement qui décide finalement de revenir à une censure contrôlée. La Gazette rhénane n’est pas épargnée par cette nouvelle politique. Marx fait alors la rencontre d’Arnold Ruge penseur radical. Ils voient en Paris la ville de la liberté où ils pourraient librement retranscrire leurs idées. Ils publient ensemble un journal qui ne dure que quelques jours et est considéré par le gouvernement prussien de crime contre lèse-majesté. Le journal est publié à Paris et les textes de Marx sont les seuls textes allemands vraiment populaires dans la capitale. Durant son passage à Paris, Karl Marx commence à entretenir une correspondance avec le jeune révolutionnaire russe Bakounine (et Ruge installé à Berlin). Marx s’exclame alors dans l’une de ses lettres en réponse à Ruge : « Aucun peuple ne désespère, et, dût-il ne garder espoir pendant très longtemps que par pure bêtise, il vient tout de même un jour où, devenu intelligent en politique, il réalise tous ses pieux désirs ». L’idée révolutionnaire de Marx prend ainsi vie au fil de ses rencontres et de ses lectures.

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Bakounine

   En 1843, Marx fait la rencontre du poète Heinrich Heine qui va le pousser à remettre en question la philosophie de Hegel. Dans ses Manuscrit de 1843, Marx affirme que l’Etat est le résultat d’un rapport de forces. C’est ainsi que lui vient l’idée de se reposer sur les masses prolétariennes pour critiquer les forces économiques.

   Le jeune Marx se rend compte qu’il manque de connaissances et de références et va alors en 1844 étudier beaucoup de textes de grands économistes.  En lisant Adam Smith, Riccardo, John Stuart Mill et d’autres économistes, il écrit ses Manuscrit de 1844 (Economie politique et philosophie) dans lesquels il remet en question la conception hégélienne de l’aliénation qui est pour lui ancrée dans la vie du travailleur.

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Friedrich Engels
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Karl Marx

   Sa vie parisienne est miséreuse, il est loin des cercles intellectuels et bourgeois de Berlin ou de Bonn. Cependant Paris est la ville de la Révolution, et dans les bars, les rues et les cafés les discussions politiques sont énergiques. C’est dans ces rues en 1844 que Marx va rencontrer un homme primordial dans sa vie, Friedrich Engels. Marx est subjugué par la qualité de l’œuvre de Engels sur la situation des classes laborieuses en Angleterre. Ce dernier avait une amante Mary Burn, ouvrière irlandaise proche de la vie des quartiers mal famés de Manchester, qui l’a fortement aidé dans cette description des conditions des travailleurs britanniques. Marx alors appelé le « Maure » pour sa barbe foisonnante et son ami Engels décident entre quelques verres de vin rouge de rédiger leurs premiers livres conjointement dont La Sainte Famille en opposition à Bauer avec qui il ont rompu. Mais c’est surtout à l’époque la Misère de la philosophie qui marque les esprits. Cet essai est en réponse au socialiste français Proudhon et à sa Philosophie de la Misère. On voit dans ce petit pique de Marx tout le sarcasme de ce dernier et son amour pour la polémique et le débat.

   Je vous conseille pour vous plonger dans cette époque passionnante et plus précisément dans la relation de Marx et Engels de visionner ce magnifique film « Le Jeune Karl Marx ».

La Révolution de 1848 : un bouleversement dans la vie de Karl Marx

Le matérialisme historique (1845-1848)

   Marx participe en 1944 à la rédaction du journal En avant !  qui fait scandale dans les hautes sphères de la société française jusqu’à arriver aux oreilles de Louis Philippe qui veut éradiquer de Paris et du royaume toutes les idées révolutionnaires. Il reçoit alors un avis d’expulsion et fuit vers la Belgique le 3 février 1845. Il s’installe à Bruxelles avec sa femme et son premier enfant. Engels et Marx sont désormais tous deux à Bruxelles. Ils rédigent les Thèses sur Feuerbach mais surtout l’Idéologie allemande. Dans ce dernier essai, Marx et Engels développent pour la première fois le matérialisme historique. Il dépasse ainsi le simple matérialisme des Lumières et tendent à penser que l’histoire se détermine par les rapports sociaux. Des premières sociétés esclavagistes jusqu’à l’absolutisme de l’époque moderne, ce n’est qu’une question de classes sociales et de rapport entre elles selon Marx.

Manifeste du Parti Communiste
Première édition française du Manifeste du Parti Communiste

   Les premiers contacts avec le Ligue des Justes avaient eu lieu à Paris mais c’est lors de sa période bruxelloise que Marx prend de l’importance dans la Ligue notamment à la division de Bruxelles et change son nom en Ligue des Communistes. En novembre 1847, le congrès de la Ligue demande à Marx et Engels de rédiger un Manifeste du Parti Communiste. Dans celui-ci sont développées les idées de la théorie de la lutte des classes ainsi que de la révolution prolétarienne visant à instaurer une société communiste. Le capitalisme est l’ennemi d’aujourd’hui mais permet à la société communiste de pouvoir s’installer grâce à l’abondance qu’il apporte. Marx essaye d’ouvrir les yeux des prolétaires sur cette économie d’opulence et de manque où d’un côté les uns ont trop et de l’autre les masses n’ont rien.

Les années révolutionnaires (1848-1850)

   En février 1848, la révolution éclate en France puis plus tard en Allemagne. Marx est expulsé de Belgique avec sa femme et ses deux enfants. Après un court passage à Paris, il s’installe pendant un an à Cologne avec Engels. Ces deux hommes rédigent alors une Nouvelle Gazette Rhénane qu’ils publient durant environ un an. Marx alors rédacteur en chef y écrit des articles en soutien aux révolutionnaires notamment aux ouvriers français. Il participe en septembre 1848 à une conférence à Vienne avant que la Contre-Révolution ne s’abatte sur lui et sur son journal. Après avoir été deux fois acquitté dans des procès en Prusse, Marx décide de partir pour Londres où il restera le restant de ses jours.

Le Capital : la grande œuvre de Karl Marx (1850-1870)

   S’ouvre en cette deuxième partie du XIXe siècle une époque d’ambivalence entre une alliance contre-révolutionnaire entre les gouvernements européens, des conflits impérialistes entre ces même pays, une révolution industrielle qui contamine toute l’Europe et enfin un prolétariat qui prend un peu plus conscience de son existence et s’organise mieux en syndicat. C’est assurément une période qui va inspirer Marx et particulièrement dans l’œuvre de sa vie, Le Capital.

Karl Marx, le journaliste à l’écriture du Capital

   La condition de vie de Marx ne s’améliore nullement à Londres et sa solitude et son isolement non plus. C’est à la salle de lecture du British Museum que Marx lit et écrit beaucoup principalement pour préparer Le Capital. Le tome I du Capital rassemble des écrits s’étendant de 1857 à 1867. Engels écrit sur Marx en 1859 « Je ne pense pas qu’on ait jamais écrit sur l’argent tout en en manquant à ce point. ». Certains enfants de Marx meurent précocement et les huissiers lui cherchent des noises.

   Marx exerce toujours son métier de journaliste en contribuant au New York Daily Tribune, journal socialiste et démocratique. Il y décrit ses conceptions et son regard sur la géopolitique, les crises économiques, la circulation monétaire et bien d’autres sujets de son temps. Les publications de Marx se succèdent : Contribution à la critique de l’économie politique (1859) où il développe sa théorie de la marchandise et de l’argent, Herr Vogt (1860) où il accuse un naturaliste d’avoir arranger l’histoire du monde ouvrier pour combattre les mouvements de contestation, et enfin le Capital I (1867) après quinze années de recherche, de lecture et de rédaction.

L’Internationale

   C’est en 1864 que l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) ou 1ère Internationale voit le jour en Pologne lors d’un meeting. C’est un groupement européen des organisations syndicales ouvrières (anglaises, allemandes, françaises, suisses, belges, italiennes, etc…) avec de multiples influences (Proudhon, Bakounine, Lassalle, Marx, etc…). Marx qui y est invité va développer cet organisme pour qu’il devienne une véritable arme pour la lutte des droits des travailleurs et va ainsi permettre certaines avancées sociales. Elle vise à la fois à guider le prolétariat dans ses choix notamment quand il s’agit de partir en guerre (Guerre de sécession et ouvrier anglais) mais elle contribue aussi à la formation intellectuelle des ouvriers en vue de leur libération du monstre capitaliste.

   L’AIT est peut-être trop ambitieuse dans sa volonté d’unir autant d’idéologies différentes et les socialistes anglais, français et allemands ont du mal à s’entendre. C’est la personnalité forte de Marx qui permet une certaine ligne de conduite tournant vers le socialisme scientifique à la différence du socialisme utopique des auteurs plus anciens comme Saint-Simon.

Les dernières années de Karl Marx : de la Commune à la fin de l’Internationale (1871-1883)

La Commune de Paris inspire à Marx la « dictature du prolétariat »

    La guerre franco-prussienne permet deux choses : la chute de Napoléon III et la mise en place de la Commune de Paris, et l’unification de l’Allemagne. La première conséquence est une bonne nouvelle mais la deuxième permet en Allemagne de solidifier la classe dirigeante bourgeoise. Marx est alors tiraillé entre ces deux pôles positif et négatif.

   L’Internationale participe à l’enthousiasme de la Commune en soutenant officiellement les révolutionnaires parisiens. Ils les aident même en leur communiquant des informations sur la politique menée par la France et par l’Allemagne de Bismarck. Marx aide par la suite les communards rescapés des tirs de l’armée.

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Barricade au Boulevard Voltaire lors de la Commune de Paris

   L’expérience révolutionnaire de la Commune de Paris permit à Karl Marx de développer une nouvelle idée « la dictature du prolétariat ». Lors de cette expérience, la dure réalité des combats obligea les communards à appliquer une politique révolutionnaire. Marx comprit par l’expérience de la Commune que le prolétariat ne doit pas simplement prendre le pouvoir, il doit le changer, changer les institutions et dans le même temps s’approprier le capital existant. De plus il doit y avoir par la destruction de l’Etat bourgeois un accord entre les paysans et les petits bourgeois pauvres (ce ne fut pas le cas lors de la Commune de Lyon soutenue par Bakounine). La Commune est un évènement assez complexe finalement mais très important dans l’histoire car c’est le premier exemple de mise en place d’un système communiste certes très éphémère mais qui jette les bases de ce que connaitra le monde plus tard à savoir les « soviets » de Russie.

La fin de l’Internationale

   La Commune de Paris est certes un accélérateur à la révolte du prolétariat européen mais elle constitue aussi un frein. En effet les gouvernements européens ont compris que l’Internationale est le danger le plus important et doit être combattue avec la plus grande fermeté.

   Après les anglais, c’est le russe Bakounine qui s’éloigne de l’Internationale qui se désagrège alors après le Congrès de La Haye de 1872. Mais la mort de l’Internationale ne rime pas avec la fin de la lutte ouvrière loin de là. Marx est encore actif dans la mise en place notamment en 1879 du Parti Ouvrier Français. Après le congrès de Gotha de 1879 réunissant les socialistes Lassalliens et Marxistes, Karl Marx se bat contre le nouveau socialisme opportuniste qui fait des concessions à la bourgeoisie. Il reste lui dans une position radicale et s’oriente de plus en plus vers son idée de dictature prolétarienne suivie d’un système communiste.

La fin de sa vie et ses dernières œuvres

   Le Capital de Marx est très ambitieux et constitue une œuvre de quatre livres. Le livre II et III sont publiés par son grand ami Engels tandis que le livre IV par Kautsky tout cela sur la base de manuscrit de Marx. Ce dernier s’intéresse à la fin de sa vie à la Russie et prend contact avec les révolutionnaires russes. C’est effectivement en Russie que l’histoire du communisme s’établira réellement sans pour autant suivre complètement la pensée marxiste.

Karl Marx en 1882

   Karl Marx meurt à Londres le 14 mars 1883. Il eut une santé fragile durant sa vie avec notamment une maladie de la peau très douloureuse. Il fut enterré dans le cimetière de Highgate à Londres. Engels inscrivit sur sa tombe les mots suivants :

Son nom et son œuvre résisteront à l’outrage des siècles

Freidrich Engels

   La pensée de Marx prit une ampleur immense à l’aube du XXe siècle. Les partis socialistes l’interprétèrent de différentes façons mais c’est finalement en Russie le pays des Tsars qu’une révolution communiste eut lieu en 1917. Malheureusement l’idéal communiste de Marx avant tout accès sur la liberté du peuple ne fut pas totalement suivi. Si un Staline revendiquera être marxiste, son autoritarisme ne respectera en aucun cas l’engouement de Marx pour la liberté individuelle. Les 70 ans de communisme durant le XXe siècle ne reflèteront finalement que très peu les écrits de Marx.

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