Si les grecs vivent pour la très grande majorité dans des cités, phénomène non spécifique à la Grèce, ces nombreux micro-Etats adoptent des modèles politiques très différents et très variés. C’est ce que nous allons voir mais expliquons tout d’abord le concept de cité-Etat.

les institutions grecques

La cité grecque

Qu'est-ce-que la cité ?

Les cités grecques se répandent dans un vaste espace allant des littoraux de la péninsule ibérique jusqu’à la mer Noire. C’est de loin la structure politique la plus utilisée par la civilisation grecque. La cité apparaît au cours des siècles obscurs et on a la connaissance des premières cités au VIIIe siècle. Elle remplace le système palatial mycénien. Ce processus dit poliade qui voit l’émergence des cités agitent encore aujourd’hui l’historiographie.

La cité se dit polis en grec. Ce terme est polysémique. Il désigne surtout la réunion de l’asty, ville principale où sont réunies les institutions politiques et religieuses délimité souvent par des remparts, et de la chôra qui constitue le territoire rural qui entoure la zone urbaine. Polis peut désigner parfois seulement la zone urbaine à l’intérieur de l’enceinte mais aussi seulement l’acropole.

L’enceinte est l’une des premières caractéristiques de la cité. Dans ce monde de plus en plus en conflits durant l’époque classique les murailles se développent de manière accrue, s’agrandissent, se rajoutent à des défenses plus anciennes. C’est le cas à Athènes avec les Longs Murs s’étendant jusqu’au port du Pirée. Messène érige un rempart pour confirmer son indépendance vis-à-vis de Sparte. L’enceinte a donc un rôle militaire et politique très important et lorsque les cités sont prises et mis en dépendance, les remparts sont souvent détruits.

Un grec de l’antiquité se sent surtout membre d’une communauté et c’est probablement pour lui le premier sens du terme de cité. La cité est un groupement de citoyen. Et on voit l’importance sociale de ce terme dans la frappe de la monnaie avec notamment « la monnaie des Syracusains » et non de Syracuse.

histoire grecque

D’un point de vue géographique, la cité représente souvent un petit espace même si Athènes (2500 km²), Sparte (8500 km²) et Syracuse (10 000 km²) font exception. Il faut bien imaginer qu’en plus de la petitesse des cités, la population n’a rien à voir avec ce qui existe aujourd’hui. Une cité comme Athènes ne dépasse pas les 50 000 citoyens ce qui est déjà énorme et Sparte voit sa population chuter jusqu’à des plafonds très bas de l’ordre de quelques centaines de citoyens, c’est le phénomène d’oliganthropie.

La petitesse des cités est souvent palliée par des regroupements et des confédérations politiques, économiques et sociales comme on va le voir.

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le regroupement des cités

isopilitie, sympolitie, synoecisme

Il existe une multitude de systèmes d’organisations communes entre cités. Commençons par les regroupements de cités égales entre-elles qui vise à faire grandir leur puissance.

Il y a d’abord l’isopolitie, de isos (« égal ») et politeia (« citoyenneté ») qui consiste à partager la citoyenneté. C’est-à-dire qu’un citoyen de la cité A jouit de la citoyenneté dans la cité B. Mais la citoyenneté est tellement primordiale et importante que ces compromis sont rarement respectés pour l’ensemble des citoyens. En 405, les Athéniens et les Samiens se partage le droit de citoyenneté mais on imagine bien que la grande Athènes lors d’une phase d’apogée ne respecte plus cet accord. L’isopilitie va souvent de pairs avec l’épigamie, le fait de se marier avec un membre d’une autre cité tout en étant sûr que les enfants seront citoyens de sa cité.

Il y a ensuite la sympolitie qui dépasse le simple partage de citoyenneté. En plus de ce partage, des cités souvent voisines se regroupent et désignent dans une organisation commune une autorité supérieure. Ainsi les cités acceptent de déléguer certains champs de sa politique à cette autorité commune.

Mais le type de regroupement le plus achevé reste le synœcisme comme c’est le cas pour Rhodes. C’est à en pas douter le synœcisme le plus connu des historiens. Il y avait auparavant trois cités indépendantes, Lindos, Camiros et Ialysos qui décident en 408 lors de la guerre du Péloponnèse de se réunir dans une démarche volontaire et déterminée qui a débouchée sur la construction d’une nouvelle cité, Rhodes, une cité qui sera par la suite relativement puissante. Ce type de regroupement reste assez rare car ils sont combattus par les cités hégémoniques comme Sparte et Athènes.

les confédérations de cités

Ces rassemblements sont très souvent d’un point de vue militaire. Le but est que les cités aient les mêmes amis et les mêmes ennemis. C’est ce qu’on appelle la symmachie de machia (le combat). Il n’existe pas d’instances fédérales ce qui implique que c’est la cité la plus puissante qui devient l’organisatrice de la confédération, c’est l’hégémone. C’est le cas dans la ligue Péloponnésienne où Sparte fait figure d’hègemôn (la première). Dire que seul l’aspect militaire est pris en charge par l’hègemôn est un euphémisme. En effet c’est toute la politique étrangère des cités qui est accaparée par l’hégemôn. Sparte fait cela dans un but autre que militaire. Ils ont en effet une masse importante d’hilotes et ne veulent absolument pas que ceux-ci se révoltent. C’est le problème principal de Sparte durant l’époque classique.

La ligue Corinthienne est elle purement militaire. Ainsi durant la seconde guerre médique, Sparte dirige toutes les troupes de Grèce combattant les Perses. C’est le cas notamment à Salamine où c’est le spartiate Eurybiade et non Thémistocle qui gouverne les troupes même si ce dernier est à l’origine de la tactique payante.

La ligue de Délos même si au départ est une symmachia, se tourne progressivement vers un véritable impérialisme athénien caractéristique de la pentécontaétie. Les alliés (symmachoi) deviennent de plus en plus des sujets d’Athènes (hypèkooi). La mentalité grecque se caractérise par un esprit de compétition où la confiance envers les autres cités est inexistante dans la pratique. Les concepts de supériorité et d’infériorité sont intégrés à l’esprit grec et relèvent de l’assentiment des Dieux, c’est la loi naturelle et il n’y a aucune honte à montrer sa supériorité sur les autres.

Voir aussi l’article : Karl Marx, le père du communisme

les modèles politiques de la Grèce classique

La politique a grandement agité les débats des philosophes grecs tels que Platon et Aristote. Quel est le meilleur régime ? Comment le mettre en place ? Ces questions et ses débats sont stimulés par la présence d’une diversité de régime et de modèle politique au sein du monde grec. Chaque cité à sa particularité et il est impossible de faire état de chaque cas. Alors penchons-nous sur les modèles fondamentaux, Monarchie, Oligarchie et Démocratie.

Monarchie et tyrannie

La monarchie est en Grèce un vieux modèle, un peu désuet à l’époque classique. Remontant à l’époque Mycénienne, cette pratique du pouvoir a fortement évolué et les basileis (rois) ont perdu grandement en pouvoir. Les quelques cités qui connaissent ce modèle marquent parfaitement cette perte de pouvoir du roi. A Athènes à la fin de l’époque archaïque, le roi ne désigne plus qu’un des trois archontes qui s’occupe essentiellement des affaires religieuses.

Le cas de Sparte est plus intéressant et singulier. Il y a à Sparte non pas un mais deux rois de deux familles différentes, les Agiades et les Eurypontides. Les deux rois sont supposés égaux. Cela limite évidemment les risques de voir une tyrannie sanguinaire se mettre en place. Les rois restent prépondérants dans les affaires religieuses et militaires, ils contrôlent les armées qui sont hors du territoire. Les rois sont très contrôlés par les éphores au nombre de cinq (un pouvoir collégiale) et ils peuvent être destitués. Si l’on regarde les trois biographies du grand roi Agésilas faites par Xénophon (voir l’article sur Xénophon), Cornélius Népos et Plutarque, on remarque qu’un bon roi n’est en rien un souverain absolu.

la grèce antique
Agésilas jouant avec ses enfants par Noël Hallé

Si la monarchie ne subsiste que très peu, la tyrannie elle disparaît pratiquement à l’époque classique. Elle symbolise la nostalgie pour les adeptes de l’époque archaïque. C’est en Sicile que l’on retrouve ce modèle qui fait à présent peur à la Grèce continentale. Les tyrannies syracusaines sont le résultat de tensions internes et externes. Il faut en effet un pouvoir fort pour contrôler les indigènes présents sur les terres syracusaines. Pour surmonter les crises internes, les institutions normales ne sont pas assez efficaces et la mise en place d’un pouvoir fort et solitaire est souvent parallèle à ces crises. De plus le caractère héréditaire de ce modèle réduit la frontière entre la monarchie et la tyrannie.

aristocratie et oligarchie

Les grecs utilisent deux termes aristocratie et oligarchie pour désigner un régime politique moins facile à appréhender que la monarchie ou la tyrannie. L’aristocratie veut dire littéralement le pouvoir des meilleurs, Kratos (pouvoir), aristoi (meilleur). L’oligarchie désigne plutôt la domination d’un petit nombre, arché désignant la domination et oligoi un petit groupe. L’aristocratie est un terme venant de la plume des aristocrates eux-mêmes tandis que l’oligarchie est très probablement apparu dans les paroles des opposants. Suivant les cités le terme d’aristoi peut changer. C’est ainsi qu’à Syracuse, on appelle les aristocrates, les gamoroi, « ceux qui se partagent la terre ».

Même si évidemment dans l’ensemble du monde grec, il existe des interprétations différentes d’un même régime, on convient d’en tirer un point commun qui pose la base de l’oligarchie. En effet, quelques soient les cités appliquant ce système, tous les citoyens ne participent pas aux décisions politiques, aux votes des lois de la cité. Patrice Brun, professeur d’histoire grecque à l’université Bordeaux-Montaigne, indique que « la séparation entre citoyens « passifs » et « actifs » se fait sur des critères de nature socio-économique ».

Le débat entre les philosophes grecs sur le meilleur régime pour une cité a été passionné notamment avec Platon et Aristote. Le premier développe dans sa République et dans ses Lois un idéal oligarchique tandis que le second ne s’écarte que peu de la démocratie avec la défense d’une oligarchie modérée. Nous ne citerons pas ici l’exemple spartiate qui sera développé dans un article futur sur Sparte.

une démocratie à nuancer

On pourrait écrire tout un article uniquement sur ce concept de démocratie dans le monde grec. Beaucoup de nuances sont à apporter et il faut éviter tout anachronisme ou comparaison forcées avec les démocraties de nos sociétés contemporaines.

Ce régime politique n’a pas été plébiscité par tous les philosophes grecs loin s’en faut. Des hommes comme Xénophon (voir article sur Xénophon), Aristophane, ou encore Platon ont vu d’un mauvais œil le poids du peuple dans les débats. Un poids qui est fortement à nuancer tant la parole lors des assemblées est accaparée par des hommes plus intelligents que la moyenne que l’on peut qualifier de démagogues. Des hommes qui sont censés éduquer le peuple mais qui le guide plus qu’autre chose transformant la démocratie en un simili d’aristocratie.

grèce antique
Platon et Aristote discutant dans le célèbre tableau de Raphaël

De plus si l’on prend le cas d’Athènes (seul cas véritablement documenté), participer aux assemblées sur la Pnyx ou à l’agora relève d’un exploit pour certains citoyens travaillant quotidiennement à leur ferme. Seuls les citoyens ne se préoccupant pas de problèmes d’argent peuvent véritablement participer aux débats et à la vie politique de la cité. Comme le souligne Patrice Brun, entre l’oligarchie et la démocratie les ressemblances l’emportent sur les différences. Le corps civique d’une démocratie est certes plus conséquent mais il reste souvent faible en pourcentage sur le nombre total de la population. Ainsi en 431 à Athènes, seul 10 à 15% des habitants de l’Attique (région d’Athènes) appartiennent au cercle civique.

Cependant il existe une caractéristique très important qui rapproche le régime athénien d’une démocratie. C’est le contrôle des dirigeants par le peuple. Ici on fait référence particulièrement à l’ostracisme. Les membres de l’assemblée, c’est-à-dire les citoyens inscrivent sur un tesson appelé ostrakon (bout de céramique cassée) le nom de celui qui doit quitter la cité pour dix ans. C’est celui dont le nom revient le plus qui est punit de cette sanction. Des personnalités connues du monde grec tel que Thémistocle reçurent cette sanction. Plus tard cette institution évolue et débouche parfois jusqu’à la mort de l’ostracisé. Mais le peuple ne contrôle pas les dirigeants qu’en les punissant. Il surveille les magistrats en appliquant des interrogatoires de moralité civique (dokimasie) au moment de leur prise de fonction de même qu’à la fin de leur mandat avec l’euthynai. Mais l’on se penchera plus profondément dans les systèmes politiques athéniens sur un article sur la grande cité d’Attique.

La Grèce a été souvent vue dans les temps modernes et contemporains comme un modèle là où la démocratie règne partout. Nous avons montré dans cet article que cette vision est tout à fait désuète. Dans un modèle de micro-Etats appelés cités, les régimes politiques sont diverses avec tantôt des aristocraties, tantôt des monarchies et des tyrannies, tantôt des démocraties. Mais ce dernier système politique est à nuancer. D’autant plus que l’on verra dans des articles futurs, la présence dans la société d’esclaves mais aussi de rituel qui éloigne toute comparaison avec les sociétés d’aujourd’hui.

Écrit par Hugo Thompson.

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