Les Trois Glorieuses du mois de juillet 1830 laissent place à la Monarchie de Juillet qui est marquée par un long règne de Louis Philippe I. Revenons sur cette période où les institutions démocratiques françaises se sont stabilisées dans une pratique parlementaire.

Louis Philippe I
Louis Philippe I peint en 1841 par Franz Xaver Winterhalter

Louis Philippe, une personnalité complexe

Outre le fait qu’il tranche complètement d’un point de vue vestimentaire avec les anciens rois Bourbons, cet homme de 57 ans vêtus de sa redingote noire et de son chapeau gris a embrassé dans sa vie plusieurs modèles, plusieurs styles de vie et des convictions parfois contradictoires. Il a été au service de la Révolution jusqu’en 1793, année où il décide finalement de quitter le territoire sentant le danger de la Terreur. Descendant d’une branche de haute noblesse, il est un homme prudent qui marque son penchant pour les idées libérales, tout cela en ayant un père cousin de Louis XVI. Il a fait l’objet de beaucoup de critique durant tout son règne qui a pourtant duré 18 ans. Pour revenir à son style vestimentaire, ça n’a rien d’anodin. Il fixe en effet le cadre d’un habit civil dans une attitude de duc-citoyen et le mise à jour de la Charte de 1814 participe non plus symboliquement mais directement au changement de paradigme monarchique. Même si la formule de Thiers « le roi règne mais ne gouverne pas » ne peut lui être appliqué totalement, il est vrai que le règne de Louis Philippe marque un rapprochement du roi vers les français.

La révision de la charte

La Charte de 1814 est modifiée en deux temps. Cette mise à jour suscite beaucoup de débats au sein des intellectuels et politiques français. Sylvie Aprile nous dit très justement que le règne de Louis Philippe constitue « une double garantie ou un double malentendu : l’impossible retour […] à l’Ancien Régime et la mise à l’écart […] de l’avènement d’une République. ». C’est donc en août que les premiers changements sont tranchés par Guizot et de Broglie. Désormais à partir du 14 août, le roi devient roi des Français et ainsi les Français ne sont plus des sujets mais des citoyens, la religion catholique n’est plus d’Etat, la liberté de la presse assurée, le droit de légiférer par ordonnances abolit. S’ajoute à cela, la diffusion publique des séances dans les deux chambres, le cens fixé par la loi ainsi qu’une éligibilité abaissé à 30 ans et l’âge pour être électeur à 25 ans. La Garde nationale a pour mission de protéger la constitution et le drapeau tricolore est adopté. Nous sommes à présent dans un régime parlementaire car un gouvernement avec une chambre qui lui est hostile est changé.

Louis Philippe prête serment de fidélité à la Charte de 1830. Nous ne sommes donc plus dans une souveraineté complète du roi mais plutôt dans un contrat qui lui imposé par les représentants du peuple.    

La nouvelle scène politique, entre mouvement et résistant

Dans cette idée de gouvernements des élites, les libéraux se retrouvent à la chambre mais ils prennent le nom d’orléaniste. Ils défendent la formule précédemment de Thiers et voient dans la Charte révisée le parfait compromis pour voir leur classe, la bourgeoisie prendre le pouvoir « la Charte, toute la Charte, rien que la Charte. ». Les orléanistes se divisent en trois clans, les partisans du mouvement tel Lafitte ou Lafayette, le parti de la résistance avec comme figure de proue Thiers, Casimir Perier ou Guizot et enfin le Tiers Parti dans une volonté centriste. C’est donc ces différentes forces qui forment le gouvernement.

L’opposition est éloignée de la chambre. On retrouve notamment les ultras royalistes rassemblés autour de la duchesse de Berry. Cette dernière est emprisonnée et fait que l’Ancien Régime s’éloigne encore un peu plus avec le retrait des royalistes sur leur terre. Il n’y a plus de place pour les légitimistes ou autres carlistes.

Par contre à l’opposés subsistent avec force les Républicains menés notamment par Cavaignac. Malgré leur faible nombre à la Chambre, il crée la Société des Amis le 30 juillet 1830 et avec leur chef aguerri, il gène le pouvoir et veulent renverser le roi. Ils prennent alors l’initiative dans les quelques insurrections tel que la révoltes des Canuts qui à raison de leur unité puisqu’elle disperse le mouvement dans d’autres idéologies tel que le saint-simonisme, le fouriérisme ou le communisme. Leur principal souci reste tout de même cette étiquette de la Terreur qui leur est accolée qui est difficile à arracher.

Les bonapartistes quant à eux agissent en toute clandestinité mais sont peu influents. Ils attendent peut être le jour venu pour retrouver un Napoléon à la tête de la France en la personne du neveu de l’Aigle, un certain Louis Napoléon Bonaparte futur Napoléon III.

Le gouvernement de la « résistance » continue la révolution face aux multiples révoltes (1830-1835)

On assiste dans un premier temps à un cours passage du parti du mouvement avec le banquier Lafitte comme figure principale. Celui-ci a pour objectif de balayer tout signe de l’ancien pouvoir via une grande épuration dans l’administration et dans l’armée. Son laxisme a raison de son mandat. Il est remplacé en mars 1831 par Casimir Perier, c’est donc la fin de cet éphémère gouvernement dirigé par le parti du mouvement.

On se retrouve alors avec le parti de la « résistance » au gouvernement et avec donc à sa tête un homme autoritaire, Casimir Perier qui n’hésite pas à dissoudre la Chambre pour obtenir par la suite une majorité en juillet 1831. Il intervient de manière stricte lors des révoltes des Canuts de Lyon de 1831 mais meurt quelques mois plus tard du choléra en mai 1832. Casimir Perier reste une figure forte de la Monarchie de Juillet, il a orienté le sens de la politique menée par ces successeurs.

Louis Philippe I

Un point sur la révolte des Canuts

Les canuts sont des ouvriers artisans travaillant sur la soie. Ils sont basés à Lyon. Depuis leur naissance au XVIIIe siècle, ils travaillent dans le cadre de petites unités de productions. Les concentrations de ces ouvriers dans les faubourgs permettent une bonne cohésion et organisation de leur défense. La hiérarchie au sein de cette industrie est définie dans la Fabrique. Les ouvriers appelé compagnons au nombre de 20 000 sont à la base de l’échelle. Ils sont dominés par les maîtres d’ateliers. Ces deux corps forment les canuts. Ce trouve tout en haut les fabricants assistés de commis (inspectent le travail). Ce sont des négociants qui achètent le fil de soie, le font tisser par les canuts et revendent sur le marché les produits terminés (étoffes, etc…). Le souci vient de la vulnérabilité des canuts par rapport à la conjoncture économique contrairement aux négociants qui sont rarement inquiétés.

C’est sur ce point précis que les canuts vont se souder pour la défense de leur condition. Après des années difficiles en 1825-1827, ils décident de fixer des revendications (un tarif minimum d’achat des étoffes) lors de réunions en octobre 1831. Le préfet pose son accord sur cette revendication mais les négociants ne sont pas du même avis et entame alors le bras de fer avec les canuts. C’est en novembre qu’à lieu la première révolte des canuts qui descendent dans la rue, prennent les faubourgs de Lyon. Ils se battent contre la Garde nationale. Pendant quelques jours, ils ont le contrôle de la ville avant de trouver finalement un accord avec le préfet. L’armée intervient et c’est la fin de la première révolte. C’est un échec pour les canuts qui voit l’accord sur le tarif être annulé quelques jours plus tard. En 1834, une seconde révolte éclate. Après des procès contre des ouvriers canuts pour associations revendicatives illégales une insurrection a lieu. La répression est ultra violente marquée par l’expression de « Semaine Sanglante » en avril 1834. Le bilan de ces révoltes est extrêmement lourd. Les pertes se comptent en centaine de morts de même pour le nombre de blessés.

C’est donc une longue période de révolte qui fait perdurer les Trois Glorieuses. La répression de Louis Philippe est très dure et donne lieu à des massacres qui marquent les esprits. Les insurrections parisienne du 5 et 6 juin 1832 sont les plus violentes. Les ouvriers accusent les bourgeois de contaminer les fontaines et les bourgeois accusent les ouvriers de propager le fléau, c’est un combat avec pour toile de fond l’inégalité sociale. Durant deux jours, les combats intenses entre les révoltés (population victime du choléra) et la Garde nationale font près de 150 morts et 500 blessés et découlent sur 520 procès étalés sur 4 ans souvent contre des républicains. Ces derniers sont véritablement les ennemis, ils sont très souvent au départ des manifestations. Ils tentent de contourner la loi pour faire subsister leur association. La disparition de la figure de proue du mouvement La Fayette porte alors un coup au mouvement mais le pousse à se radicaliser encore plus. Les républicains tombent encore un peu plus dans la clandestinité allant jusqu’à fomenter des attentats contre le roi comme celui de Fieschi qui voulait tuer le roi avec une machine infernale.

L’Attentat de Fieschi

En 1835, pendant la revue annuelle de la Garde nationale par le roi, cet ancien militaire corse, Fieschi proche des fidèles de Napoléon, devenu un simple concierge et rassemblant toutes les frustrations du peuple tant sociales que politiques, après avoir perdu sa femme et son emploi tente le tout pour le tout. Il lance sa machine dans la foule ce qui tue 19 personnes mais pas le roi.

L’Attentat de Fieschi est l’occasion pour Louis Philippe de durcir le ton. Les lois de septembre 1835 enchaine la presse et notamment les caricatures et font entrer les républicains dans l’illégalité.

Même si le gouvernement est partagé entre des membres du mouvement et de la résistance, c’est ce dernier parti qui est surtout à la tête des ministères avec des hommes très conservateurs tel que les maréchaux Soult et Mortier ou le duc de Broglie. Le régime pâlit dans ses premières années de l’absence d’une idéologie. Il prétend pendant longtemps être du juste milieu entre une république et une monarchie mais en réalité Louis Philippe penche plus vers l’une (monarchie) que vers l’autre. Le Figaro critique d’ailleurs cette ambivalence avec l’expression de quasi apposé sur les représentants (quasi-représentant), une ironie qui cache une vérité qui va se révéler avec encore plus de clarté par la suite.

Louis Philippe, le roi qui gouverne : oui et non (1835-1840)

La place du monarque au sein de la politique menée est de plus en plus grande pour deux raisons principales. Premièrement le climat tendu et insurrectionnelle des premières années de la décennie laisse place à un affadissement des contestations. Qui plus est, ces contestations étaient que sociale et populaire et ne portaient aucunes valeurs politiques. Deuxièmement, au sein du parti de Louis Philippe, de multiples divisions naissent. On peut en retenir quatre principales.

  • La gauche dynastique menée par Odilon Barrot et Lafitte reposant sur la publication du journal Le Siècle et sur une défense de l’élargissement du corps électoral.
  • Le centre gauche d’Adolphe Thiers pour l’affaiblissement du rôle du roi représenté dans la presse par le journal le Constitutionnel
  • Le centre droit aussi appelé Tiers Parti qui fait office de parti centriste mouvant entre les différentes idées naissantes.
  • Les orléanistes conservateurs tel que Guizot et Molé s’opposent directement à la gauche dynastique puisqu’ils défense le cens et le pouvoir royale.

On serait tenté de penser que le roi ne va pas se laisser faire et va plutôt soutenir et nommé des ministres orléanistes conservateurs. Mais en vérité de février à septembre 1836, c’est Thiers qui est à la tête du gouvernement. Le roi est quelques peu écarté. Mais malgré son habileté politique, les mauvaises actions de Thiers sur la politique internationale tel que son intervention maladroite dans la guerre civile espagnole ont raison de lui.

Après la démission de Thiers, c’est un proche de Louis Philippe, le comte Molé qui prend la suite. Ce dernier va alors être la marionnette du roi appliquant ses volontés. On peut alors parler de pouvoir personnel. Une contestation de ce pouvoir né alors autour de Thiers mais aussi de personnalités de gauche comme Auguste Blanqui et Armand Barbes qui créent la Société des Saisons. Le climat se tend encore plus après la dissolution par le roi de la Chambre des députés en 1839. Cela relève non seulement d’un mauvais calcul de Louis Philippe mais aussi du départ de nombreuses contestations notamment d’étudiants.

En mars 1840, Thiers revient au pouvoir. Il prend alors les grandes décisions sans l’aval du roi face aux contestations ouvrières. Mais encore une fois et c’est tout le problème d’Adolphe Thiers, très bon politicien en France mais mauvais sur la politique étrangère (la question d’Orient), qui précipite sa chute. La chute d’un homme mais surtout la chute de ses revendications notamment sur l’élargissement du corps électoral. On va voir en effet le renforcement d’un pouvoir fort et conservateur sous l’égide de François Guizot.

« Le moment Guizot » (1840-1846)

Ce grand homme politique français, professeur d’histoire à la Sorbonne, doctrinaire du mouvement constitutionnel, défenseur de la Charte puis du parti de « la résistance » a une expérience solide puisqu’il a occupé les ministères de l’Instruction publique et des Affaires étrangères. Spécialistes de l’Angleterre dont il admire les institutions, Guizot est hostile à toute révolution qui bousculerait l’ordre social. Il défend l’enrichissement pour voter et non la baisse du cens. C’est donc une philosophie qui relie « l’accession à la citoyenneté à une bonne conjoncture économique » (Jean-Claude Caron).

Guizot est l’opposé de Thiers. Il mène en effet une politique habile avec l’assentiment du roi, une politique conservatrice sur les questions du vote. C’est aussi une politique qui repose sur une remarquable conjoncture économique qui lui permet dans le même temps de considérer la question sociale. Les multiples enquêtes sur les conditions de travail des ouvriers comme celle de Villermé lui permet de prendre les premières mesures sur le travail des enfants en 1841 (limitation du travail des enfants dans les manufactures).

Louis Philippe I
François Guizot photographié par Nadar

La bonne conjoncture économique est largement permise par l’essor du machinisme. Nous sommes en plein dans la révolution industrielle et des secteurs comme le textile, la sidérurgie ou l’industrie charbonnière connaissent de fortes croissances. Guizot doit alors déterminer précisément le rôle de l’Etat dans ce développement industriel. En 1842, des accords sont pris avec les compagnies ferroviaires pour une complémentarité des capitaux publics et privés. Les grandes compagnies ferroviaires sont alors aux mains de grandes familles comme les Rothschild ou les Pereire. Derrière ce libéralisme ambiant se cache tout de même une politique protectionniste qui n’hésite pas à garder la pratique de l’esclavage dans les colonies. L’Etat intervient dans la production et les échanges.

Pour ce qui du volet de la politique extérieur, ça se résume en une expression « la paix à l’extérieur, l’ordre à l’intérieur ». En effet Guizot cherche une stabilité européenne pour éviter une guerre qui pourrait nuire à la vitalité économique de la France. Ainsi sur la question d’Orient, il signe la convention des Détroits de 1841. Il tente également de pallier l’isolement diplomatique de la France en développant une relation d’amitié avec l’Angleterre. Ces relations avec « la perfide Albion » ne passent pas bien auprès de la population mais il y a pourtant des visites de la reine Victoria ainsi que des déplacements de Guizot sur le territoire anglais. Quelques dissensions entre les deux pays subsistent tout de même sur la possession des pays de l’Afrique du Nord. Les Anglais ne sont plus nos ennemis mais nos rivaux.

Guizot arrive à rester plus de huit années au pouvoir, c’est assez rare pour être souligné. Ceci est dû en grande parti à une bonne relation avec le roi mais aussi à de multiples stratégies lors des élections législatives de 1842 et 1846 de façon à garder la majorité, garanti ainsi de rester chef du gouvernement.  

Après l’euphorie, les crises

Alors que jusqu’en 1846, tout allait bien, survient une crise agricole due à de mauvaises récoltes. S’ensuit dans le même temps une crise industrielle et financière cyclique. C’est le mélange entre des crises frumentaires rappelant les anciens temps comme la crise agricole d’avant la Révolution française et de nouvelles crises reposant sur une surproduction industrielle. La bourse s’effondre, le chômage augmente et les nombreuses spéculations sur les chemins de fer n’y sont pas pour rien dans ces crises. Quelques mesures sont prises mais rien de sensationnelle. La crédibilité du pouvoir est remise en cause par de multiples scandales de corruption qui touchent le ministère tel que l’affaire du ministre Teste. C’est alors le schéma classique, de la crise économique on passe à la crise politique avec notamment le mythe de l’accaparement des grains par « les gros », une critique des élites naît de ces situations difficiles. Nous verrons dans un prochain article, la Révolution de 1848 et donc nous nous pencherons plus précisément sur ces crises, ces scandales qui mettent fin à cette longue période de 18 ans de la Monarchie de Juillet, qui mettent plus précisément fin au « moment Guizot » pour laisser place à l’éphémère Seconde République.

Écrit par Hugo Thompson.

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