Foucault publie sa thèse Folie et déraison en 1961, puis la réédite en 1972 sous le nom d’Histoire de la folie à l’âge classique. Le livre de Foucault va servir d’étendard au mouvement anti-psychiatrique. Dans cet  ouvrage très dense Foucault dégage ou du moins tente de dégager une histoire de la folie de la Renaissance à l’âge moderne en passant par l’âge classique. 

Les trois époques de la folie méritent d’être définies avant d’aller plus avant  dans l’explication de cet ouvrage. Tout d’abord, Foucault part de l’expérience de la folie de la fin du Moyen-Âge à la fin de la Renaissance. À cette époque, le fou est porteur d’une vérité mystique, singularité qu’il perd à l’âge classique ou il n’est plus qu’être de déraison avant de devenir un simple « malade mental » à l’âge moderne. 

À la Renaissance, le fou est confondu avec tout un tas d’autre personnes. À l’âge classique, il s’en distingue et nous voyons apparaitre des maison d’internement réservées aux fous ainsi que des maisons de corrections afin de le réduire à l’état de bête. Certains fous sont soignés là où d’autres sont punis. Le choix se fait en fonction de leur capacité à recouvrer la raison et à leur degré de folie. 

Une des clefs d’analyse des oeuvres de Foucault est de prendre en compte le fait qu’il part, dans la plupart du temps, de pratiques sociales dominantes pour chercher à comprendre comment et pourquoi les choses arrivent telles qu’elles arrivent. 

 

Foucault et l'histoire de la folie

La nef des fous "Stultifera navis"

La nef des fous (« Narrenschiff » en allemand) est le paysage imaginaire de la renaissance. Le fou est celui qui n’appartient à nul part. « Mais de tous ces vaisseaux romanesques ou satiriques, le Narrenschiff est le seul qui ait eu une existence réelle, car ils ont vraiment existé, ces bateaux… ». Foucault part du principe que la pratique de la nef des fous était courante à la Renaissance. 

Il y a un rapport implicite de l’eau, de la folie et du rêve dans cette métaphore de la nef des fous. Cette pratique consistait à exiler les fous de la ville, à les faire embarquer pour les mener vers un autre monde, le monde étrange des fous. Il faut savoir que la Narrenschiff devient l’image d’une inquiétude, inquiétude que le fou dise quelque chose de nous, qu’il rappelle à « chacun sa vérité », sa part d’ombre.

 À la Renaissance le fou est mystifié, on ne le comprend pas vraiment, peut-être est-il porteur d’une connaissance qui ne nous est pas accessible ? Il y a également l’idée que la folie loge au coeur de la raison. Dans Eloge de la folie de 1509, Erasme montre que les fous sont parfois plus sages que les sages, que la folie est au coeur de la raison et que la raison est au coeur de la folie. 

Cette expérience de la folie va devenir de plus en plus élaborée et passer de la renaissance à l’âge classique nous mènera de la barque à l’hôpital. L’expérience classique de la folie consistera dans la déraison, dans le degré zéro de la raison. Le fou ne sera plus porteur de vérité puisque le vrai est l’apanage de la raison. Apparaissent simultanément le mouvement institutionnel du grand renfermement et la folie entendue comme déraison. 

Le grand renfermement

Le grand renfermement consiste à enfermer les fous dans des asiles. On assiste donc à une nouvelle conception de la folie : le fou est dépourvu de toute vérité car il a perdu la raison. L’on crée en 1656 l’Hôpital général et cette date est hautement symbolique puisqu’elle marque la rupture avec la conception du fou à la Renaissance et celle qui apparait à l’âge classique. 

Foucault va s’appuyer sur Descartes et considérer que la folie est exclue par le sujet qui doute. En effet, puisque je pense, je ne peux pas être fou. Il y a incompatibilité totale entre la raison et la folie. Là où il y a cogito, il ne peut pas y avoir folie. 

On assiste à un soudain mouvement institutionnel qui consiste à enfermer les fous.  Ce mouvement est brut et massif. « L’internement est une création institutionnelle propre au XVIIe siècle » écrira Foucault. On sépare la société entre ceux qui sont apte à vivre en société et ceux qui ne le sont pas. Dans cette dernière catégorie nous trouvons les fous, les débauchés, les libertins, les oisifs incapables de travailler ou ne souhaitant pas le faire. Tout ces gens sont nuisent à la société selon la vision de la Renaissance et seront internés. 

Dans ces maisons d’internement nous trouvons entre 5000 et 6000 personnes. Nous voyons donc ce dessiner le constat qu’à l’époque du grand renferment, on n’enferme pas que les fous mais toute une population nuisible à l’ordre public. Les fous sont de cette manière mélangés, non distingués des autres personnes internées. 

Le monde correstionnaire

Le grand renferment serait le mécanisme social de mise à l’écart de la société des « asociaux ». Cependant, l’internement est un geste incompréhensible pour ceux qui le réalisent. On crée le statut nouveau des asociaux, l’internement est un geste de création d’une aliénation nouvelle. Nous avons notamment l’exemple de l’homosexualité qui apparaît au XIXe siècle. 

Nous voyons apparaitre des éléments d’ordre moral pour juger de la folie : « la folie se met à voisiner avec le péché ». Le fou est à présent celui qui est déréglé, qui ne suit pas la conduite que la société considère comme morale. Le fou est celui qui est anormal, en dehors de la norme établie. 

« Le monde de la folie à l’âge classique n’était pas uniforme ». Deux façons de traiter la folie apparaissent : le fou est soit soigné à l’hôpital soit puni, corrigé dans une maison de correction. Pour Foucault, « l’hôpital n’est pas la vérité prochaine de la maison de correction ». Un problème semble se poser dans cette double pratique. 

Expériences de la folie

Deux grandes expériences de la folie peuvent être dégagées. Foucault parle d’un « halos de déraison » : le fou est à la fois un sujet de droit et un sujet social. Le fou en tant que sujet de droit sera reconnu comme irresponsable là où l’on assignera une culpabilité morale à l’homme social.

Selon Foucault, le concept d’aliénation psychologique est le résultat de la confusion de ces deux expériences de la déraison. Mais à l’âge classique, le fou est-il celui qui est responsable de sa folie ou n’est-il pas libre par nature et par droit ?

Pour Foucault ces deux visions juxtaposent à l’âge classique, même si dans les deux cas le fou n’est au fond pas vraiment libre. En effet, le fou n’est pas libre d’être responsable ou bien n’est pas libre d’être fou. L’approche médical a toujours existé, cependant la grande nouveauté à l’âge classique est l’approche socio-éthique de la folie.

Si l’on soigne le malade on se situe dans le juridique, si l’on corrige et que l’on interne le fou nous sommes dans la moralité sociale. Nous voyons se dessiner à l’âge classique ces deux expériences de la folie. À cette époque, le fou est encore mal cerné. Il est parfois vu comme un malade que l’on peut soigner et parfois comme un animal qu’il faut corriger, abêtir, afin de le ramener à son animalité la plus pure. 

Les insensés

La folie e se réduit pas à l’immoralité : « Mais la folie est bien autre chose que le pandémonium de tous les défauts et de toutes les forces faites à la morale ». Si la folie commence à être conçue comme déraison, on commence à voir leur ressemblance avec les animaux. À l’époque moderne, on accepte que le fou soit un animal. 

Le fou est plus près de l’animal que de l’humain. En d’autres termes il n’y a pas de sujet derrière la folie. La folie en tant qu’animalité déchainée, le fou ne peut pas être guérit et doit par conséquent être dressé : « on ne peut la maitriser [la folie], que par le dressage et l’abêtissement ». L’insensé est celui qui laisser échapper la bête en lui. La folie serait peut-être la déchéance humaine vers l’animalité. La déraison est le « jour coupable, l’innocente nuit », ambivalence qui restera jusqu’aujourd’hui.