Derrida, élève de Foucault, reprend ce dernier sur un passage de l’Histoire de la folie à l’âge classique publié en 1972. Le passage en question s’étend sur trois pages et porte sur la compréhension de Descartes. Selon Derrida, Foucault aurait mal compris les Méditations métaphysiques de Descartes. Le problème est que Foucault fonde une grande partie de son raisonnement sur cette interprétation de Descartes, à savoir que le sujet qui doute exclut immédiatement la possibilité de la folie. Puisque je pense, je ne peux pas être fou. Le fou est l’être de déraison, celui qui n’est pas capable de penser rationnellement. Or, Derrida conteste cette interprétation et met à mal l’ouvrage de Foucault. 

Derrida Foucault

Foucault et l'argument de la folie chez Descartes

La querelle entre Foucault et Derrida concerne la première méditation des Méditations métaphysiques. Descartes érige le doute en méthode et cherche à déterminer ce qui est de l’ordre de la certitude. On parle de « doute hyperbolique » dans la mesure où Descartes va jusqu’à douter de sa présence même. Un « malin génie » pourrait s’évertuer à nous tromper, même lorsque je pense que quelque chose est vrai. Le danger que constitue le doute hyperbolique serait d’arriver au sentiment de ne plus sentir la dureté de la réalité, à savoir de tomber dans un solipsisme.

Descartes envisage trois niveaux qui peuvent perturber le monde sensible : l’erreur, le rêve et la folie. Selon lui, la folie est produite par le corps, car elle agit sur l’âme en l’entravant. Il y a également l’idée que le fou est aisé à reconnaître (ex du fou qui se prend pour un roi, qui croit avoir un corps de verre ou être vêtu alors qu’il est nu). 

« Mais Descartes n’évite pas le péril de la folie comme il contourne l’éventualité du rêve ou de l’erreur » Foucault. Pour Foucault, le doute cartésien s’arrête lorsqu’il rencontre la folie, là même où on le pensait absolument radical. Lorsque la folie est rencontrée, elle est immédiatement exclue par le sujet qui doute. Celui qui est fou c’est l’autre, pas moi qui pense. On ne peut pas envisager d’être fou, on l’est ou on ne l’ai pas. Foucault cherche donc à montrer qu’il y a un impensable chez Descartes : la folie n’est pas conciliable d’avec la raison. 

Nous voyons donc qu’une pensée en tant qu’elle est pensée ne peut pas être folle. Autrement dit, il ne peut pas y avoir de cogito fou. Foucault écarte la folie des autres formes entrainant l’illusion à savoir l’erreur et le rêve : « déséquilibre fondamental entre folie d’une part, rêve et erreur de l’autre ». La folie est une « impossibilité même de la pensée ». La folie s’oppose nettement à la raison d’après l’interprétation de Descartes par Foucault. 

Derrida : L'écriture et la différence

Derrida publie un article afin d’exprimer son point de vue quant à l’argument de la folie qu’utilise Foucault. Cette article paraît sous le titre L’écriture et la différence en 1967 et s’attarde sur la partie « cogito et histoire de la folie ». Cela va donner lieu à « l’affaire Descartes ». Au contraire de Foucault, Derrida pense que Descartes n’écarte pas le risque de la folie si facilement. Derrida pense plutôt que la folie est le danger le plus intime de la raison. La possibilité la plus propre de la raison serait la folie. La méditation ou l’excès de raison pourraient amener à cette dernière. 

L’argument du rêve serait plus radical que celui de la folie car à la différence de cette dernière, le rêve est universel et commun parmi les hommes. Rappelons que le malin génie est l’hypothèse d’une folie total. Or, le plus fou serait de croire que l’existence se réduise à un rêve. Le rêve va plus loin que la folie dans l’illusion sensible qu’elle procure. Pour Derrida, Descartes va même jusqu’à considérer que folie et raison sont très proches. 

Descartes dit quelque chose de classique non par rapport à son époque mais dans la mesure ou cela vaut de manière éternelle. Le grande leçon de Descartes est une leçon éternelle de la rationalité et du risque de la rationalité. Foucault aurait oublié qu’il n’y a pas de date assignée à la pensée de Descartes. 

Ce que critique Derrida est également l’historicité de Foucault concernant la folie. Foucault emprisonne la folie dans un logos dans la mesure où il prend un point de départ pour la folie et la mène à un point d’arrivée. 

Réponse de Foucault à Derrida

Foucault dédit le passage « Réponse à Derrida » dans ces Dits et écrits. Il voit dans la critique de Derrida une façon de penser qu’il dénonce. En effet Foucault souhaite tirer la philosophie vers l’analyse précise de savoirs là où Derrida s’attarde à bien comprendre tous les auteurs et à être capable de les ressortir pour un exercice purement académique telle que la dissertation. 

La force de Foucault est de relier les formes de discours, de concepts, d’institutions et de pratiques afin de les mettre à profit dans des considérations philosophiques : « Il existe un inconscient du savoir qui a ses formes et ses règles spécifiques ». Canguilhem et Bachelard considèreront que toute matière extérieure est utile à la philosophie et à une bonne philosophie. 

La médiation cartésienne, selon Foucault, est un sujet mobile qui laisse envisager d’autres considérations. Un sujet doit nécessairement s’imposer. Or, pour Derrida, le « mais quoi, ce sont des fous » constitue une rupture, un arrêt temporaire du sujet extérieur. De plus, Foucault insiste sur le fait que l’extravagance de la folie signifie perte de raison de la folie : « extravagant » vient du latin « dementes » qui désigne ceux qui ont perdu l’esprit. La folie est toujours vue d’un point de vue objectivant chez Foucault, que que Derrida semble négliger. 

De plus, le rêve n’altérerait en rien le cheminement du doute : même si je rêve, cela ne m’empêche pas de penser dans mon rêve. Le fou, lui, ne peut pas penser, il ne peut pas être un sujet méditant puisque la raison exclut immédiatement la folie. Foucault voit donc chez Descartes l’argument d’une folie impensable. Je peux avoir une expérience du rêve mais pas une expérience de la folie.