L’histoire est une science qui a une histoire. Les méthodes et les regards ont beaucoup évolué depuis l’Antiquité jusqu’au 21ème siècle. L’étude de ces évolutions, de la manière d’appréhender le métier d’historien se nomme l’historiographie constituante de l’épistémologie.

Tout le long de cet article nous allons écrire l’histoire de l’histoire, de son invention par les grecs jusqu’à aujourd’hui.

L'antiquité et le moyen âge

l'antiquité : Hérodote, Thucydide, ...

Les mythes constituent les prémices de l’histoire. Ce sont des récits portant vers le passé qui se questionne généralement sur les débuts de l’humanité. Les mythologies grecque et hébraïque sont importantes en occident. Elles sont souvent inspirées de la mythologie mésopotamienne comme le mythe de l’Arche de Noé inspiré par le mythe de Gilgamesh. Un mythe est toujours considéré comme vrai, il ne peut être prouvé. Ce sont les logographes comme Hécatée de Milet qui s’intéressent à ces mythes et pratiquent déjà le récit d’évènement.

La Grèce est le berceau de l’histoire. En effet, le grec Hérodote est souvent considéré comme le premier historien. Originaire d’Asie Mineure, il décide durant le 5ème siècle de voyager en Perse, en Assyrie, en Egypte, en Grande Grèce (Italie) pour élaborer ses enquêtes. Il écrit sur les guerres médiques notamment. Cependant il fait intervenir dans ses écrits la mythologie. C’est pour cela que Thucydide est considéré comme le véritable premier historien. Il raconte la guerre du Péloponnèse en laissant de côté le surnaturel. Il est très moderne dans sa façon d’étudier les causes profondes comme directes de cette guerre.

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Léonidas aux Thermopyles par David

A Rome, au 3ème et 2ème siècle av JC les choses sont quelques peu différentes. Tout d’abord un nouveau genre apparaît, les annales qui sont tout simplement une série d’années. Les historiens sont au service de l’Etat et doivent montrer la puissance militaire et politique romaine comme le fait Polybe. Les hommes d’Etat font également de l’histoire comme Jules César qui raconte sa guerre des Gaules non sans une forme de propagande. Suivant les périodes, les historiens sont plus ou moins libres. Sous Auguste par exemple, faire de l’histoire est dangereux. La biographie apparaît également comme avec Plutarque et ses vies parallèles.

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l'époque médiévale : une histoire écrite par les clercs

L’apparition de la religion chrétienne change la donne. Histoire et théologie sont très liées avec la bible comme autorité suprême. Le temps n’est plus cyclique comme en Grèce antique mais linéaire avec un début et une fin. L’année est divisée en fête fixé entre autre par Denys le Petit au 6ème siècle qui tente même de calculer le début du calendrier (naissance du Christ).

L’histoire est écrite par les clercs comme Grégoire de Tours, évêque de Tours qui écrit « l’histoire des francs », ou Isidore de Séville qui écrit une histoire de l’humanité. Les croisades ont développé le goût du récit historique chez les occidentaux.

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Le contrôle du territoire par les différentes royautés oblige à une conservation des chartes, des registres, des documents officiels ce qui est primordiale dans l’historiographie.

Au 12ème et 14ème siècle, les Grandes Chroniques de France sont commandées par les rois dont Saint Louis pour conter l’histoire de la royauté des origines aux capétiens. C’est une œuvre écrite par les moines, qui explique la puissance du royaume via notamment le prestige des ancêtres qui sont montrés comme Troyens.

Au 13ème siècle, il y a un nouveau public instruit, curieux, aristocrate et bourgeois qui demande des beaux récits en prose, écrite en langue d’oc, en français, en anglais et non plus exclusivement en latin. Ce changement permet une sécularisation de l’histoire. L’histoire sort des monastères. Jean Froissart écrit pour les cours européennes des chroniques sur les pays européens ou sur la guerre de cent ans.

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l'époque moderne

la renaissance : le développement d'un esprit critique

Trois évènements au 15ème siècle vont bouleverser l’Europe et le monde et vont faire grandement évolué la discipline historique : l’invention de l’imprimerie vers 1450, la chute de Constantinople en 1453 et la découverte de l’Amérique en 1492.

L’invention de l’imprimerie par Gutenberg va permettre un foisonnement de livres en Europe et l’apparition de bibliothèque privées ainsi qu’une circulation plus faciles des idées. L’humanisme remet au centre de la réflexion l’Homme et l’art. L’Italie est au centre de la vie culturelle européenne.

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Johann Gutenberg

La chute de Constantinople provoque la fuite des intellectuels byzantins vers l’Italie qui apportent avec eux les vieux textes de la Grèce antique. La période obscur du Moyen Age laisse place à une redécouverte de la pensée grecque et de l’Antiquité en général. En parallèle à cela, l’archéologie naît au 16ème siècle avec des fouilles à Rome. On redécouvre matériellement l’antiquité et le Pape est le principal détenteur des collections privées.

Enfin le décloisonnement européen qui suit les expéditions de Colomb permet la découverte de populations qui ne sont pas christianisées ce qui est un choc pour les européens. Munster s’essaye à une géographie universelle.

L’esprit critique doit être au centre des travaux. On remet en cause par exemple la Donation de Constantin, on étudie les sources originales. On utilise les principes d’Explanation (établir des faits) et de Dispositio (établir un discours politique avec les faits)

Durant la renaissance, on écrit des histoires nationales comme Guichardin et les guerres d’Italie, Vérone et son histoire de France sans Dieu, ou encore La Popelinière. Durant les guerres de religion, on perçoit parfaitement le problème de l’objectivité de l’historien avec d’un côté les protestants comme Agrippa d’Aubigné et de l’autre les catholiques comme Jacques Auguste de Thou.

le Grand siècle

L’histoire des humanistes n’intéresse plus les gens qui portent en eux l’idéal de l’honnête homme. Ils veulent avoir une culture générale très large mais sans étaler leurs connaissances.

L’histoire devient une discipline enseignée au jeune roi Louis XIV par un précepteur. Elle est moralisante et vise à montrer à Louis les bons et les mauvais rois. Saint Louis, François I et Henri IV sont des modèles à suivre contrairement à Louis XI le Tyrannique ou Henri III. Des historiographes royaux sont au service du roi comme Racine pour Louis XIV ou Voltaire pour Louis XV. Louis XIV est ainsi comparé à Alexandre le Grand ou à Apollon. La censure au 17ème siècle limite l’histoire à cette propagande royale.

L’histoire est donc rejetée par les ecclésiastiques car Dieu n’est pas présent, par les philosophes car c’est au service du roi et par les scientifiques car elle n’est pas objective et impartiale.

Cependant les antiquaires permettent de trouver de nouveaux chemins à l’histoire à travers des sciences auxiliaires comme l’épigraphie (étude des inscriptions) ou la paléographie (étude de l’écriture).

Les religieux continuent de faire de l’histoire. Les catholiques veulent prouver que ce sont les meilleurs contre les protestants. Les jésuites font de l’histoire et éduquent. La congrégation de St Maur étudie les documents diplomatiques.

le siècle des Lumières

Le mouvement des Lumières insiste sur le changement, le progrès dans la société. Ils voient la société comme quelque chose en mouvement. Montesquieu dans « De l’esprit des Lois » étudie les causes des évènements historiques et les hiérarchisent. Voltaire quant à lui réfléchie au temps et veut mettre en place une ambitieuse histoire totale.

Au 18ème siècle, on réfléchit au monde extérieur à l’Europe comme l’Asie avec l’exotisme.

La conservation des documents historiques est un sujet important dans l’historiographie. Moreau, établit par Louis XVI, doit créer un cabinet des chartes pour la conservation et le tri de celles-ci. Mais au moment de la révolution française de 1789, il y a à la fois du vandalisme contre les signes de noblesse mais aussi un besoin de conservation avec la création en 1790 des Archives Nationales. Une loi de l’an II Messidor fait la distinction entre les documents historiques à conserver et ceux à détruire.

l'époque contemporaine : développement de la méthode

le XIXe siècle

La révolution marque la naissance de plusieurs structures scolaires dont l’Ecole Normale Supérieur en 1794, les lycées sous Napoléon, l’Ecole des Chartes en 1821. Il y a un véritable engouement pour l’histoire avec de grands historiens comme Jules Michelet à l’origine du roman national (ouvrage subjectif, patriotique), Adolphe Thiers et également François Guizot.

Le roman national symbolisé par Michelet en France et Mommsen en Allemagne marque le temps des nationalismes. On insiste sur la qualité d’écriture, sur la forme plus que sur le fond. L’important est que le passé du pays est glorieux et donne confiance en temps de guerre.

Jules Michelet photographié par Nadar

C’est une histoire fait par des bourgeois pour des bourgeois (malgré quelques exceptions comme Guizot et la classe ouvrière) qui peut se diviser en deux au 19ème siècle. Il y a tout d’abord une histoire romantique poussée par les passions humaines et puis une histoire positiviste avec un idéal d’objectivité.

Il va y avoir ce que l’on appelle un moment Guizot. En 1832, il est nommé ministre de l’instruction publique, il favorise la création d’association comme la société de l’histoire de France. Il fonde le comité des travaux publics, l’inspecteur des monuments publics. Violet Leduc rénove ainsi des monuments historiques. Tout cela pour Guizot doit permettre de résorber la fracture révolutionnaire.

Les historiens de la 2ème moitié du 19ème siècle veulent une certaine rationalité dans le discours historique. Ernest Renan en 1864 étudie Jésus sous sa forme humaine et non biblique, ce qui fait évidemment scandale dans une France très catholique. Gabriel Monod forme la revue historique en 1876 qui est positiviste, reposant sur des règles strictes.

A la fin du 19ème siècle, il y a une professionnalisation de l’histoire qui devient une discipline universitaire. C’est l’apparition des premières chaires d’histoire.

Langlois et Seignobos fondent l’Ecole Méthodique où le fait historique est placé au cœur de la démarche. Pour atteindre l’objectivité, ils mettent en place 5 sortes de critiques : externe (élément matériel du document), interne (cohérence du texte), de sincérité (raison qui pousse l’auteur à écrire), d’exactitude (objectivité de l’auteur), d’interprétation (les concepts changent avec les époques, il faut se méfier des chiffres). Cette école est très critiquée surtout d’un point de vue politique mais c’est grâce à elle que l’historien devient un métier.

le XXe siècle

En 1929 est créée par Bloch et Febvre l’Ecole des Annales. Bloch est un historien médiéviste et Febvre un historien moderniste, tous les deux partent en guerre contre les faits. Ils veulent faire tomber les barrières existantes entre les disciplines (géographie, sociologie, etc…), et faciliter les échanges entre les scientifiques. Pour Bloch et Febvre tout est objet d’histoire, tout ce que produit l’être humain.

Il y a trois générations des historiens des annales :

1ère génération de 1929 à 1939 : c’est une histoire engagée qui remet en cause les crimes de guerre et donc le progrès comme moteur de l’histoire. On instaure une histoire problème qui questionne le document.

2ème génération de 1945 à 1970 : de nouveaux historiens apparaissent. Braudel, Goubert, Labrousse sont influencés par les écrits marxistes pour ce qui est de l’histoire économique. Ils étudient deux concepts la crise et la croissance économique (Trente Glorieuse à ce moment-là). Ces nouveaux sujets permettent deux types d’histoires basées sur les statistiques : histoire quantitative et sérielle. On se base sur des nouveaux documents comme les registres paroissiaux.

3ème génération de 1970 à 1990 : Le Goff, Duby, Leroy Ladurie, Naura sont les historiens de cette génération, de la « nouvelle histoire ». On s’éloigne de l’influence du communisme en découvrant les crimes de masse (goulags, …). L’évènement historique revient au gout du jour. Duby étudie la société française du 13ème siècle à travers la bataille de Bouvines entre les français et les anglais. Mais ce qui donne une reconnaissance mondiale à cette école est l’histoire des mentalités. En effet on s’intéresse à l’histoire de l’alimentation, de l’hygiène, de la sexualité, de la violence, de la politesse, etc…

La micro-histoire fait également son apparition grâce à Carlo Ginzburg. On étudie plus les masses mais un individu en particulier pour connaitre ce qui l’entoure. On étudie des petits évènements locaux. Son livre phare Des fromages et des vers fera l’objet d’un article sur le site.

En 1978, on fait l’histoire du temps présent, c’est-à-dire des guerres mondiales. Elle couvre une période marquée par des bornes chronologiques mobiles couvrant l’étendu d’une vie humaine.

Dans les années 1990, il y a une crise d’identité de l’histoire. François Dosse nous explique que l’histoire part dans tous les sens. On parle même de fin de l’histoire.

Depuis quelques années, l’histoire commencent à s’intéresser aux opprimés ou aux oubliés comme les noirs, les femmes, les orientaux. En 1978, Edward Saïd publie « L’Orientalisme, l’Orient crée par l’Occident » qui marque le début des postcoloniales Studies et des subalternes Studies.

La société d’aujourd’hui demande abondamment de l’histoire à travers les films, les émissions télé, les magazines. On commémore énormément ce qui peut poser problème entre la mémoire et l’histoire. La discipline historique continue d’évoluer en tentant de s’ouvrir à des domaines trop peu étudiés.

Écrit par Hugo Thompson.

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